WWW#2 – De Battre son coeur s’est arrêté – Texte #3

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Un petit tambour

Texte original par Ninefifteen

Elle a 6 ans et ce dimanche matin elle dort, tranquille. Avant de s’endormir elle a encore pensé à son papa qui est tellement triste depuis un moment et puis aussi à sa maman qui est dans une autre maison que la sienne.

Un endroit très bizarre, qui sent le plastique et où des gens habillés en blanc sont très gentils avec des gens pas comme les autres. C’est-à-dire qui se déplacent dans des chaises avec des roues, ou qui ont une fausse jambe — celui là, elle l’a pris pour un pirate — ou alors qui ne se déplacent plus. Comme sa maman. Avant de s’endormir hier elle s’est promis de demander à papa d’aller voir maman d’ailleurs, ça fait longtemps.

L’autre jour, elle a entendu papa dire à la gentille voisine que “Violette ne va pas bien, ils ont mis un tuyau d’oxygène maintenant”. Violette, c’est sa maman, alors elle aimerait bien savoir ce que c’est que cette histoire de tuyau.

Elle se réveille, elle s’étire. Un rai de lumière entre par la porte entrebâillée et vient s’accrocher aux cheveux grisonnants de papa. Il est assis au pied du lit et la regarde.

D’abord elle a envie de lui sauter au cou, et puis elle se rend compte qu’il a sa tête des mauvais jours. Il fait le sourire à l’envers comme les bonshommes des dessins animés quand ils ne sont pas contents. Il se rapproche soudain et la serre très fort dans ses bras. Puis ils se regardent. Elle voit bien qu’il a des larmes plein les yeux. Il lui caresse les cheveux et le visage, il essaie de sourire. Puis il dit avec une drôle de voix:

— Tu sais ma chérie, il faut que je te parle de ta maman.

Elle a passé la journée avec la gentille voisine, qui a été encore plus gentille que d’habitude, et qui a beaucoup pleuré aussi. Elle a eu le droit de manger des bonbons et de regarder plein de dessins animés. Des gens sont venus la voir. Tout le monde faisait la tête des bonshommes tristes. Elle ne comprend pas pourquoi.

Ce matin papa a dit qu’elle ne reverrait plus jamais sa maman. Cela non plus elle ne le comprend pas.

C’est l’heure d’aller se coucher. Papa a l’air très fatigué mais il la porte quand même jusque dans son petit lit de princesse. Il la borde puis s’assoit à côté d’elle, et il essaie encore de sourire.

— Dis papa, pourquoi tu dis qu’on va plus voir maman ?

— …

— Je veux pas ne plus voir maman !

— Écoute… chérie…

Il réfléchit. Puis il prend sa petite main et la pose quelque part sur son grand torse à lui.

— Tu sens ce qui fait boum… boum ? dit-il doucement.

Elle se concentre. Et puis elle entend, ça fait comme un petit tambour dans la poitrine de papa.

— Oui ! répond-elle.

— Eh bien tu vois, quand ça ne fait plus “boum boum”, c’est fini. Tu pars.

Elle ne comprend pas et cela doit se lire sur son visage car il reprend :

— Tu te souviens de ma montre qui ne marchait plus ? Et de comment on l’a réparée ?

— Tu as dit qu’il fallait changer la pile.

— Eh bien le cœur qui fait “boum boum”, c’est comme la pile de ma montre. Si la pile s’arrête, la montre s’arrête. Si le cœur s’arrête… C’est ce qui est arrivé à maman.

— Mais on peut pas réparer maman ? Comme pour ta montre ?

— Non, ma chérie, dit-il avec un mince sourire. On ne peut pas réparer maman.

Elle a compris, et elle a pleuré un peu, dans les bras de son papa, jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Elle a juste demandé, “Mais alors elle est où maintenant maman ?”.

***

La petite fille est debout sur un sol souple comme de la barbe à papa. C’est tout blanc et autour, tout est bleu. Elle respire un bon coup — ça sent les fleurs comme au printemps. Elle fait un pas ; un nuage la cueille doucement. Elle comprend qu’elle peut aller où elle veut alors elle s’élance, elle explore, sautant de nuage en nuage… petit à petit, les nuées prennent des formes familières, un chien, un chat, une maison…

Elle finit par s’arrêter, hors d’haleine, devant un grand nuage qui ressemble au magasin où on va faire les courses. Une dame en sort et s’approche, le sourire au lèvres. Elle sent bon, elle a les cheveux blonds et les yeux noisette. Elle ressemble à maman alors la petite a confiance.

La dame la prend par la main, lui demande comment ça va, lui dit qu’elles vont aller dans le grand nuage qui ressemble à un magasin.

La petite raconte tout ce qui lui passe par la tête. La maîtresse qui est gentille, papa qui est triste, les copines de l’école, le dernier dessin qu’elle a fait, et puis son amoureux qui est en CE2, enfin elle ne sait pas s’il l’aime ou pas. Elles s’arrêtent manger une part de quatre quarts au citron avec un chocolat chaud, puis elles gambadent dans le grand escalier en continuant de bavarder. A chaque palier elles s’arrêtent et vont regarder toutes les boutiques. Elles essaient des vêtements, de jolies robes de toutes les couleurs, des pulls tout doux…

Elles arrivent tout en haut. Sur le toit il y a une grande porte comme celle qu’on franchit pour prendre l’autoroute des vacances. Derrière il y a des routes, des tas de routes, tout en nuages et qui s’estompent vers l’infini.

Elles arrêtent là leur course folle. La dame s’accroupit pour être à la hauteur de la petite fille. Elle lui caresse les cheveux puis la joue en souriant doucement.

— Je vais y aller, dit-elle. Je vais aller de l’autre côté de la barrière.

Elle se redresse et se met à marcher vers la porte. Elle marche très vite, la petite court derrière elle en criant pour la retenir mais rien n’y fait, cette marche est inexorable et la dame franchit bientôt la porte, sans un souffle, sans un heurt.

La petite fille se met à pleurer. Elle est sûre désormais que c’était sa maman. Elle n’arrive pas à voir au-delà de la porte quelle route sa maman a prise, où elle est allée…

C’est alors qu’arrive un gros lapin tout en nuages, debout sur ses deux pattes arrières, avec de belles grandes oreilles vertes — elle le reconnaît aussitôt : c’est l’ami qu’elle dessine quand elle est seule. Elle se jette contre lui comme vers un sauveur et elle lui dit entre deux sanglots qu’elle ne sait pas où est partie sa maman.

Le lapin la serre un moment contre lui. Le décor change, la porte et les routes disparaissent, les nuées ne sont plus blanches. Juste là où ils se tiennent, les nuages sont rouges, rouges comme le cœur d’un volcan. En s’éloignant ils deviennent orange, un bel orange d’abricot. Puis le jaune du pissenlit. Puis le vert tendre d’une prairie. Puis un azur pâle comme le ciel d’hiver, et à partir de là, toutes les nuances de bleu jusqu’à la nuit…

Elle s’est écartée du lapin et regarde ces couleurs merveilleuses, bouche bée. Le lapin pose ses grosses pattes duveteuses sur ses épaules, plonge son regard dans ses yeux noisette et dit:

— Tu sais déjà où est partie ta maman.

— Non ! insiste-t-elle.

Le lapin sourit.

— Tu sens comme ça bouge sous tes pieds ?

La petite fille se concentre. Elle trouve que ça fait le même “boum boum” que dans la poitrine de son papa. Elle le dit au lapin qui la soulève, la met debout sur ses épaules et dit:

— Regarde par terre !

Elle regarde. Ils sont au centre d’un nuage en forme de cœur.

— Tu vois ce cœur ? dit doucement le lapin.

Elle regarde attentivement. De minuscules points mauves émergent peu à peu au sein du nuage. Des violettes.

— C’est ton cœur, poursuit le lapin. C’est là que ta maman est partie. Et tant que ton cœur fera “boum boum”, elle sera là.


 

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Si vous voulez écouter ce texte lu et interprété par B., a.k.a Hailie Andersen,
cliquez ici. 

If you want to listen to B. a.k.a. Hailie Andersen reading and interpreting this text,
click here. 

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7 thoughts on “WWW#2 – De Battre son coeur s’est arrêté – Texte #3

  1. J’aime l’apparition de l’ami imaginaire, cette créature née de l’inconscient de la petite fille, qui lui permet de dépasser la tragédie de l’événement qui vient s’abattre sur elle. L’univers que tu as créé autour d’elle est tellement beau et onirique. Tu arrives à mêler imaginaire et réalité à la perfection. C’est magnifique!

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  2. J’aime beaucoup ton texte parce que tu racontes un évènement triste en l’expliquant à un enfant et par la suite, on se retrouve dans un rêve d’enfant et on a vraiment l’impression d’avoir six ans, j’ai trouvé ça génial! Ca donne vraiment de l’émotion au texte et au lecteur. J’ai adoré!

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