WWW#7 – Zombies – Texte #2

MMH

Texte original écrit par Ninefifteen

Sa peur des morts-vivants, Christian la nourrissait depuis sa toute jeune enfance. Il avait acheté des kits de survie, s’était plongé dans tout ce que la culture populaire et Internet avaient pu inventer à ce sujet — et il y avait de la matière.

Il avait écrit plusieurs livres, tous des best-sellers — en particulier “Ces trépassés qui nous guettent”, vendu à des millions d’exemplaires et qui lui avait rapporté une fortune colossale. Colossale pour un écrivain. C’était déjà beaucoup et en tout cas suffisant pour lui permettre de construire la maison de ses rêves — un abri anti-zombies, en plus design.

Il avait sélectionné l’endroit avec soin — un tertre désert au milieu d’une plaine, sans arbre pour gêner sa visibilité, et sans voisin pour le contaminer — ou commérer à outrance.

Tout dans la vie de Christian — son travail, ses loisirs, sa culture — avait été façonné par cette crainte féroce de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un trépassé en suspens. Y compris les personnes qu’il côtoyait — c’est-à-dire très peu : le risque de contagion en cas d’épidémie était trop grand, et la vitesse de propagation, exponentielle.

Il avait fini par se couper du monde, et son petit pécule le lui permettait sans pour autant se priver de confort. Il avait fait venir la fibre optique au milieu de nulle part pour pouvoir continuer de suivre les dernières élucubrations des internautes — il prenait tout très au sérieux. Il se faisait aussi livrer tous les livres qui paraissaient sur le sujet — chaque colis devant franchir deux sas de décontamination, un avant ouverture et un après.

Il avait enfin un majordome, seul être humain admis dans sa zone de confort, choisi pour son laconisme, son dévouement et sa maniaquerie. Ce brave homme lui procurait de la nourriture, nettoyait la demeure et entretenait les extérieurs — Christian croyait fermement qu’ordonner, rationaliser la nature retarderait une éventuelle contamination, en contrecarrant ses effets.

Et bien sûr, le majordome — qui se prénommait Donovan — n’échappait pas au sas de décontamination, même pour une expédition de deux minutes dans la cour. Cela faisait de lui l’homme le plus propre de l’univers, peut-être même plus que Christian.

Celui-ci passa de la peur à la paranoïa quand il entendit parler, sur un obscur forum, d’un premier cas de Mutation Morbide Humaine — de “zombification”.

D’abord il garda sa paranoïa pour lui, refusant de croire ce message de forum qui après tout restait assez méconnu et n’avait été relayé nulle part.

Puis ce message, lentement, progressivement, fut repris, colportant sa nouvelle nauséabonde. Cela coïncida bien sûr avec le début de l’épidémie de MMH.

Jusqu’au bout Christian se contint ; il n’empêcha pas Donovan de sortir, il continua de s’approvisionner à l’extérieur pour retarder le moment d’entamer ses réserves d’eau et de nourriture lyophilisée…

Mais quand on finit par appeler l’épidémie par son nom, il stoppa tout contact avec l’extérieur. Donovan fut assigné à résidence. Christian imposait plusieurs douches de décontamination quotidiennes. Il partageait son temps entre lire des actualités qui le faisaient paniquer, et naviguer de fenêtre en fenêtre pour scruter l’extérieur avec ses jumelles ultra performantes.

Il ne remarqua pas lorsque Donovan devint purement et simplement mutique. Il ne remarqua pas non plus que ses gestes se faisaient, peu à peu, presque insensiblement, moins précis. Que ses capacités, lentement, très lentement, diminuaient.

Ou plutôt changeaient.

Chez le majordome, la métamorphose avait été très lente, silencieuse, sans trace visible — parce que Christian avait toujours eu raison sur un point : dominer la nature retardait sa progression. Dominer leurs corps en les bombardant de produits antiseptiques avait retardé, atténué la progression de la MMH.

Mais la mutation avait en quelque sorte tiré profit de cette lenteur pour développer d’autres qualités, en particulier la sournoiserie. Donovan n’avait donc pas contaminé son maître. Il ne le touchait pas et ne profitait même pas de son sommeil pour le mordre. Il souilla en revanche les vivres, la réserve d’eau, et surtout la douche que Christian considérait comme son seul salut.

*

Et pourtant un matin, longtemps après le début de l’épidémie, à laquelle on désespérait désormais de trouver un remède, Christian s’éveilla dans un état inhabituel. Il se sentait brumeux d’esprit et mal à l’aise dans son corps.

Quand il se regarda dans la glace, il dut se rendre à l’évidence : sa peau se détachait de son visage en longs filaments blanchâtres qui laissaient à vif une chair en putréfaction.

Saisi par l’incompréhension il n’eut même pas le réflexe de hurler. Et soudain il remarqua derrière lui Donovan. Il s’était glissé là, silencieux comme à son habitude, et son visage à lui aussi commençait à se craqueler, comme s’il s’en était retenu tout ce temps. Il posa sa main sur l’épaule de Christian qui tressaillit devant l’absurde horreur dont ils étaient victimes.

Puis Donovan sourit, d’un atroce sourire qui dévoilait ses gencives. Elles noircissaient à vue d’œil. Il sembla un instant chercher les mots à dire, et surtout aller chercher au fond de lui la voix qui s’était tue des mois auparavant ; et de cette voix devenue inégale et caverneuse, il prononça simplement :

— Bienvenue.

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4 thoughts on “WWW#7 – Zombies – Texte #2

  1. Wow! Voilà un texte morbide à souhait! Tu as très bien su exploiter puis détourner les clichés. La fin est excellente. Cette paranoïa présente du début jusqu’à la fin hante les interstices du texte. Le genre de l’horreur est maîtrisé, tout simplement.

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