WWW#9 – Ecriture créative – Texte#1

Bulletproof
Texte original écrit par Ninefifteen

La question qui taraudait Shana, c’était “Comment faire pour avoir des enfants dans une société où il est interdit d’être en contact avec qui que ce soit ?”.

L’épidémie de Mutation Morbide Humaine avait éclaté à peu près au moment où elle et Mark, son compagnon, avaient décidé qu’ils voulaient un enfant.

La MMH s’était développée de manière fulgurante — rasant la moitié de l’humanité en deux ans à peine — et on ne comprenait pas d’où venait cette maladie, ce qui la provoquait et surtout, comment s’en débarrasser. Seule certitude : elle se transmettait par la peau, par contact direct ou avec un objet souillé. Et la durée d’incubation était telle qu’on avait le temps de contaminer des centaines de personnes sans même s’en rendre compte.

A la minute où l’on avait compris cela, on avait interdit tout contact avec autrui, exception faite de ceux qui portaient une combinaison de sûreté. L’espace public s’était retrouvé désert, les villes, quasi mortes.

Shana et Mark avaient évidemment renoncé à leur projet.

Ils ne se voyaient plus beaucoup. Shana travaillait dans la recherche, sur la MMH précisément, et par manque de temps ou pour rester dans la sécurité de son laboratoire, il lui arrivait régulièrement de ne pas rentrer chez elle. A vrai dire elle n’y retournait qu’une ou deux fois par semaine. Son poste lui permettait d’avoir une combinaison de survie, mais la sienne ressemblait à une tenue de cosmonaute des débuts de l’ère spatiale. Impossible de ressentir quoi que ce soit à travers toutes ces épaisseurs, impossible de s’approcher à moins de trente centimètres de quiconque à cause du casque… vivre avec l’homme qu’elle aimait sans rien pouvoir partager avec lui, sans pouvoir le toucher lui était devenu insupportable.

Ce soir-là pourtant, elle avait décidé de rentrer car il devait apporter les nouvelles combinaisons de survie. A l’entendre elles allaient rendre leur vie infiniment meilleure. Il était ingénieur pour la Défense et avait travaillé sur ces combinaisons — elles étaient censées être moins intrusives et plus efficaces. La production industrielle était lancée et la distribution aux populations allait commencer.

Et puis, si elle rentrait, c’était aussi parce qu’elle avait besoin de conseils. Elle hésitait sur la direction dans laquelle mener ses recherches. Les expérimentations, le terrain ne donnaient rien… Peut-être fallait-il revenir aux sources, à la bonne vieille théorie, au moins un temps. Trouver à côté de quoi elle était passée, le petit détail qui pouvait expliquer pourquoi on n’avait toujours pas de remède. Et il y avait bien une personne qui possédait sans doute ce savoir. Un homme qui avait écrit des livres sur la question. Mais il vivait loin, seul au milieu de nulle part, et dans les circonstances actuelles cette expédition relevait de la folie.

***

Il faisait nuit quand Shana quitta le laboratoire dans sa combinaison inconfortable. C’était mieux ainsi — la nuit, on voyait moins sur la ville les séquelles de la mort et de l’abandon. Les vingt minutes de trajet se passèrent sans encombre. Mark était certainement déjà rentré. Elle avait hâte de le retrouver et de découvrir les nouvelles combinaisons.

Shana entra dans leur maison. Les fenêtres étaient fermées. Il n’y avait aucun bruit. Elle se sentit oppressée par cette obscurité, ce silence, cette maison qui n’était plus vraiment la sienne ces derniers temps. Elle se dirigea vers l’escalier. Sur le palier tombait un rai de lumière ; elle commença à grimper.

— Mark ? appela-t-elle doucement une fois en haut. Tu es là ?
— Dans la salle de bains !

Shana se figea net, à quelques pas de la salle de bains. La voix de Mark était moins assourdie que d’habitude — soit il ne portait pas son casque, soit il ne portait rien du tout. C’était elle surtout qui tenait à respecter cette histoire de combinaison. Elle voyait tous les jours des victimes de la MMH, et elle préférait priver ses sens de Mark, plutôt que de risquer de lui infliger cela.

— Tu n’as pas ton casque ? demanda-t-elle.
— J’ai mis la nouvelle combinaison, la rassura-t-il. Il n’y a pas de casque. Tu vas adorer !

Comme elle ne le rejoignait pas, ce fut lui qui vint à elle — elle tressaillit en le voyant surgir dans le couloir.

Il se présentait à elle avec un grand sourire, les bras ouverts, prêts à l’accueillir. Elle le considéra un moment, le souffle coupé.

La combinaison était une seconde peau, ni plus ni moins. Le casque avait été remplacé par une sorte de capuche avec une membrane transparente en guise de visière. Shana voyait distinctement le visage de Mark, l’éclat de ses yeux, pour la première fois depuis des mois. Elle le voyait tel qu’il était vraiment — grand, athlétique, et surtout tellement plus beau que le bibendum qu’il devenait en endossant son ancienne combinaison.

Mark s’approcha et ouvrit délicatement le casque de Shana.

— Plus besoin de ça maintenant, dit-il. Tu vas voir. Ce sont de vraies merveilles, ces combinaisons !

Il y avait sur son visage une expression de soulagement et de joie qu’elle ne pensait pas revoir à une telle époque. Elle eut à son tour un sourire timide puis elle se glissa dans la salle de bains pour changer de combinaison.

Cela épousait vraiment la peau, souplement, presque avec légèreté. Le matériau était presque liquide ; de très près, cela ressemblait à de minuscules écailles. La membrane sur son visage permettait à Shana de parler, de respirer sans dispositif mécanique, sans grésillement, sans bouteilles d’oxygène coincées entre ses omoplates. C’était presque confortable…

Mark la rejoignit de nouveau et ils se regardèrent. Il avait un sourire radieux.

— Alors ? dit-il. C’est génial, non ?
— C’est… très surprenant, admit Shana. C’est solide, au moins ?
— Bulletproof, mon amour, répondit Mark en s’avançant.

Il la serra contre lui, d’abord très doucement, comme s’il la redécouvrait, et de plus en plus fort à mesure qu’il comblait le manque.

Shana sentait sa force, la puissance de ses émotions du moment — sa chaleur même.

Mais elle sentait aussi cette membrane ophidienne entre eux, qui retenait prisonnière la vraie peau de Mark, son grain, son odeur… Mark ne serait pas Mark tant qu’ils seraient obligés de porter ces choses, si sophistiquées soient-elles.

Au fond, la décision concernant ses recherches était simple à prendre, et le jeu en valait la chandelle.

Elle aimait cet homme, elle voulait l’épouser et faire de lui le père de ses enfants. Et pour cela il fallait vaincre la MMH.

2003161909


Note de l’auteur : ici naquit la MMH.

 

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3 thoughts on “WWW#9 – Ecriture créative – Texte#1

  1. J’adore ce texte! Décidément c’est ton truc les histoires post-apocalyptiques en fait. Je pense que le fait que tu n’en aies pas dévoré avant d’explorer toi même le genre te permet de lui redonner un goût de nouveauté. Cette histoire me plait tellement! Continue de l’écrire! A présent tu n’as plus le choix. Un texte c’était de l’exploration. Deux textes et c’est forcément le début d’une longue série 😉

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