WWW #10 – La Tache – Texte #1

 

Rouge et blanc

Texte original écrit par B.

 

Alexis se tenait debout au milieu de la pièce. Il regardait Léa d’un air hébété. Léa se dirigeait vers lui une boule dans la gorge, des larmes plein les yeux. Elle se mit à courir jusqu’à lui. Il s’effondra dans ses bras.

***

Léa s’était réveillée quelques minutes plus tôt ce matin là. Elle avait ouvert les yeux juste avant que son réveil ne sonne. Elle l’avait éteint pour éviter l’effet hérissant de sa sonnerie, et s’était blottie contre Alexis. Le jeune homme groggy, avait alors enlacé la jeune femme et l’avait serrée tout contre lui.

« Bonjour mon amour » avait murmuré Léa.

« Mmm » avait répondu Alexis, la serrant un peu plus fort l’espace d’un instant, puis la relâchant celui d’après.

***

Léa ferma les yeux et elle se rappela ces moments passés si près de celui qu’elle aimait – et qui gisait là à présent, sans vie.

Elle éclata en sanglots et serra Alexis tout contre elle. La tache de sang qui se formait sur le blanc de la chemise de son aimé se transféra sur la sienne. Elle sentit un liquide tiède se répandre contre sa poitrine et eut un soubresaut de surprise. Elle abaissa des yeux pleins de larmes et les posa sur son homme.

Les siens étaient grand ouverts et la fixaient, sans âme.

Elle referma aussitôt les yeux et détourna la tête, essayant de chasser l’image qu’elle venait de voir, pressant le corps d’Alexis plus près d’elle encore, comme pour rappeler à elle la sensation de l’homme qu’elle aimait. Son corps tout contre le sien. Sa musculature raidie. Même son anatomie ne pouvait plus l’invoquer.

Alexis était parti. Son corps ne bougeait plus. Léa ne pouvait pas le lâcher. Il ne pouvait pas partir sans elle. Elle avait besoin de lui.

***

Léa entendait des sirènes retentir, des voix s’approcher. Elle distinguait des silhouettes autour d’elle se dessiner. Un timbre grave lui demanda de s’éloigner du corps qu’elle tenait dans ses bras et de lever les mains en l’air. Elle n’avait pas la force de s’exécuter et resta là, à observer sans voix les formes et les sons autour d’elle évoluer dans un flou qui lui sembla durer une éternité.

***

Léa ouvrit les yeux. Sa main droite était retenue par une menotte, attachée à la structure du lit d’hôpital dans lequel elle était allongée. Elle sentit une douleur sourde la lancer à l’arrière de son crâne. Elle avait dû s’évanouir. Ou alors elle avait reçu un coup. On l’aurait assommée.

Alexis ! Où était Alexis ? La scène de sa mort se rejoua dans le théâtre de son esprit. Elle poussa un cri décharné et jeta un regard ahuri sur le monde qui l’entourait. Pourquoi s’était-elle réveillée de ce cauchemar ? Pourquoi était-elle encore là ? Elle n’avait rien à y faire, s’il n’y était pas.

Une infirmière entra dans la pièce accompagnée du policier qui se tenait debout à l’entrée.

Léa prononça d’une voix brisée « Alexis… », et elle éclata en sanglots. L’infirmière lui administra une dose de tranquillisant.

***

Léa fut éveillée par le son de voix non loin d’elle.

« Est-ce qu’on peut lui parler à présent ? On doit l’interroger sur ce qu’elle a vu, sur ce qu’il s’est passé. Plus on perd de temps à tergiverser, plus les chances de découvrir la vérité s’amenuisent. Vous savez ce qu’il en est, Docteur. Si vous ne nous laissez pas lui parler aujourd’hui, vous en partagerez la responsabilité. »

Léa ouvrit les yeux. La porte de sa chambre était entrouverte. Un homme en blouse blanche s’écarta. Un homme en blouson en cuir entra dans la pièce.

Il sentait la forêt sous la pluie et le chien mouillé aussi.

« Madame Soriani, j’ai quelques questions à vous poser en rapport avec ce qu’il s’est passé chez vous mardi dernier aux alentours de 19h00. »

***

Léa était rentrée du travail. Comme à son habitude, après avoir refermé la porte d’entrée, elle avait déposé les clés sur le meuble du couloir dans le gros coquillage posé sur son dos et rempli de perles en verre coloré. Comme chaque soir, elle avait appelé son mari « C’est moi mon ange ! » Elle avait pendu son sac à main, posé sa veste, quitté ses chaussures et les avait posées à côté de celles d’Alexis. Ensuite elle s’était dirigée vers le salon.

Elle ne s’était pas inquiétée de ne pas voir Alexis accourir et la serrer dans ses bras. Parfois, il était tellement épuisé en rentrant du travail qu’il allait s’assoupir sur le lit dans leur chambre. Il pouvait aussi lui arriver de lui préparer quelque chose à manger dans la cuisine, ou d’être plongé dans un jeu, un livre, dans ses recherches sur internet ou encore d’être en grande conversation téléphonique avec un membre de sa famille.

Cette fois la maison ne baignait pas dans une alléchante odeur de cuisine italienne. Léa en déduisit qu’ils allaient commander quelque chose et se faire livrer. Indien, chinois, japonais, ou des pizzas ! Déjà son appétit s’enthousiasmait.

Elle appela Alexis de nouveau pour le localiser. Sans réponse de sa part, elle commença à explorer. Espérant le surprendre dans son sommeil, elle se dirigea vers leur chambre, à l’étage. C’était certainement là qu’elle le trouverait, assoupi après une longue journée.

Alexis était charpentier. Il était à la tête d’une entreprise que son père lui avait cédée lorsqu’il avait décidé de prendre sa retraite et de retourner vivre en Sicile. Le soleil et l’ambiance du pays de son enfance lui manquaient.

Léa poussa la porte de la chambre et la trouva vide. Rien n’avait bougé, semblait-il, depuis le matin. Léa commença à s’interroger et descendit les escaliers à la hâte, elle avait tellement envie de voir Alexis. Le retrouver chaque soir constituait son moment préféré dans la journée.

Elle traversa le salon et se dirigea vers la cuisine. L’appartement semblait vide. Pourtant elle avait vu les chaussures d’Alexis à l’entrée. Il n’avait pas pu repartir pieds-nus.

C’est alors qu’elle sentit un air frais, elle réalisa que la porte de derrière était entrebâillée. Il faisait trop froid pour qu’Alexis reste aussi longtemps dehors. Elle sortit sur le porche. Il n’y avait personne dans le jardin. Elle regarda encore autour, aucun signe de lui. Elle retourna dans la maison.

C’était vraiment étrange. Elle appela encore son chéri.

« Alexis, tu es là ? Chériii ! »

Aucune réponse. Elle referma la porte de derrière à clé. Elle alla chercher son téléphone portable dans son sac pour l’appeler.

« There’s something inside you

It’s hard to explain

They’re talking about you boy

But you’re still the same »

La sonnerie venait de la buanderie. Léa entendit un bruit sourd. Comme si un coup venait d’être asséné. Rien de tout ça n’était normal. Alexis n’allait jamais dans la buanderie quand elle n’était pas là. C’était leur seul sujet de dispute lorsqu’ils avaient emménagé ensemble. Il n’aimait pas faire la lessive et elle non plus. La seule solution qu’ils avaient trouvée était de la faire ensemble pour éviter toute frustration d’un côté comme de l’autre.

Elle composa le 17 sur son téléphone. Elle se saisit d’un couteau de cuisine pour se défendre. Le téléphone dans une main, le couteau dans l’autre, elle se tint prête à appeler alors qu’elle descendait les escaliers.

***

« Madame Soriani, votre mari est en soin intensifs. Les chances qu’il a de s’en sortir sont proches de zéro. Nous avons trouvé vos empreintes sur l’arme du crime. Racontez-nous. Que s’est-il passé ? »

L’homme qui sentait la pluie après une promenade en forêt pour dégourdir les pattes de son chien mouillé faisait porter un ton accusateur à sa demande.

« Alexis est encore en vie ! Alexis ! Je veux le voir ! Je suis sa femme ! Je veux le voir ! Vous ne pouvez pas m’en empêcher ! »

Léa était perdue, torturée, à la frontière de l’espoir et du désespoir. Alexis en vie, en soins intensifs, zéro chance. Elle ne pouvait pas vivre sans lui. Il fallait qu’elle le lui dise.

« Vous êtes notre principale suspecte Mme Soriani. Vous ne pouvez pas approcher M. Soriani tant que vous ne nous avez pas apporté les preuves de votre innocence. »

C’était comme si Léa n’entendait rien de ce que cet homme lui disait. Les seuls mots qu’elle avait retenus étaient ceux du service dans lequel son mari se trouvait. Elle devait le voir sur le champ.

***

Léa avait allumé la lumière. Elle était en train de descendre les escaliers, lorsqu’elle entendit une nouvelle fois le bruit sourd d’un coup asséné suivi d’un grincement métallique sur le sol en béton brut. Quelqu’un venait d’être projeté violemment contre la machine à laver. Léa n’avait jamais eu si peur de sa vie. Malgré la lumière, il faisait sombre dans cette buanderie. Elle tenait fermement son téléphone dans une main et le couteau dans l’autre. Elle n’osait pas parler. Elle appuya sur le bouton d’appel, et posa son téléphone sur les escaliers pour avoir une meilleure prise sur le couteau.

Elle distingua deux silhouettes dans le fond de la salle derrière les draps. Une à terre, l’autre debout. Alors qu’elle posait son pied sur la dernière marche, quelqu’un lui saisit l’épaule et la plaqua contre le mur. Léa laissa tomber le couteau de douleur et poussa un cri d’effroi.

***

« Tant que vous n’aurez pas parlé vous ne pourrez pas voir votre mari, madame. Parlez! Parlez, et vous avez ma parole je vous accompagnerai personnellement. »

Léa pensa à insister encore et se ravisa. Cet homme ne céderait pas. Il fallait qu’elle soit efficace si elle voulait revoir Alexis au plus vite.

« Quand je suis rentrée chez moi, j’ai appelé Alexis, il ne répondait pas. La porte de derrière était ouverte. J’ai entendu du bruit dans la buanderie. J’y suis allée avec un couteau. J’ai appelé la police. »

« Un appel a bien été enregistré mais personne n’a parlé. Pourquoi n’avez-vous pas parlé ? Pourquoi avoir pris un couteau pour retrouver votre mari? Ça n’a pas de sens ! Que s’est-il passé ?

***

« Alexiiiis ! »

Alexis avait poussé l’autre homme contre la machine et l’avait vraisemblablement assommé. Il avait dû recevoir des coups avant de s’extirper. Il avait une main posée sur son ventre. En se relevant, il se prit les pieds dans le drap et tomba au sol avant de parvenir à retrouver l’équilibre.

Le complice de l’homme inconscient près de la machine tenait Léa contre le mur. Les mains de l’homme étaient enserrées autour du cou de la jeune femme. Le couteau gisait toujours au sol. Alexis ne l’avait pas remarqué. Léa ne pouvait pas le lui signaler. Aucun son ne pouvait sortir de sa bouche tant son assaillant l’étouffait. Elle sentait sa force l’étrangler et l’oxygène lui manquer. Elle se débattait.

Alexis se rua sur eux.

***

« Il y avait deux personnes chez nous. C’étaient deux hommes je pense. Je n’ai pas vu leurs visages, la pièce était sombre. Ils étaient bruns tous les deux. Cheveux courts. Ils étaient grands et forts. L’un deux m’a immobilisée. Il s’est emparé du couteau que je tenais. Il l’a lancé à l’autre qui a poignardé mon mari. »

***

 Alexis était en train de se battre avec l’assaillant qui avait tenu Léa à sa merci un instant plus tôt. Derrière le drap, l’homme qu’il avait assommé reprenait conscience. Léa voulut l’en avertir, mais elle était toujours étouffée par une toux irrépressible. Aucun son ne pouvait sortir de sa trachée encore choquée. Son corps était paralysé par le choc et la peur.

Quand elle retrouva l’usage de ses jambes, il était trop tard. Elle courut vers lui. Il s’effondra dans ses bras.

***

La gorge de Léa se nouait au fur et à mesure qu’elle racontait les événements. Une fois qu’elle eut fini, le policier lui asséna encore plus de questions. Elle s’indigna.

« Vous m’avez donné votre parole. Je vous ai énoncé les faits. Vous devez m’amener à mon mari. »

***

Le policier détacha Léa du lit.

« Vous faites toujours partie de la liste de nos suspects. Cette déclaration ne change rien tant qu’elle n’est pas étayée. Nous devons poursuivre notre enquête. Je vous conduirai à votre mari, mais vous porterez des menottes. »

Léa acquiesça.

***

Léa entra dans la pièce le cœur battant. Il y avait bien un homme dans ce lit. Elle ne reconnut pas son mari.

***

« Cet homme n’est pas mon mari ! Où est Alexis ? »

« Madame, cet homme est Alexis Soriani. Nous avons testé son ADN. »

« Ce n’est pas mon Alexis ! »

Le policier conduisit Léa hors de la salle de soins intensifs. Sa réaction avait confirmé ses hypothèses. Il délivra les mains de la jeune femme des menottes qui les emprisonnaient.

Il sortit les photos de la scène du crime de la pochette qu’il tenait dans les mains et les lui tendit.

Léa vit une photo d’elle tenant son mari dans les bras. Des clichés de l’homme qui était dans le coma au sol, derrière les draps. Il n’y avait donc pas deux hommes mais trois.

« Où est mon Alexis ? »

Léa redoutait la réponse.

« Nous n’avons pas encore identifié l’identité de l’homme que vous teniez près de vous à l’arrivée de la police, madame. Il est décédé dans vos bras bien avant notre arrivée. Nous n’avons rien pu faire. »

Léa éclata en sanglots. Le policier s’était servi d’elle pour obtenir les informations qu’il désirait. Il lui avait donné de l’espoir pour le lui dérober de nouveau.

Son Alexis n’était plus. Son identité n’était plus. Sa vie n’était plus. En une nuit elle avait tout perdu.

L’essence même de son histoire d’amour s’était gorgée de rouge sang. Son Alexis n’était pas celui qu’il disait. Peut-être n’était-il pas celui qu’il croyait être ? Il ne pouvait pas lui avoir menti. Même après tout ça elle croirait toujours en lui. A elle aussi il faudrait des preuves. Sans cela, rien n’entacherait sa mémoire.

Le policier la raccompagna à la chambre.

***

Toute la nuit, elle pleura la mort de son mari – l’homme qui perdit son nom le jour où il perdit sa vie. Il était bien plus qu’un nom. Il était l’homme qu’elle avait aimé toute sa vie et aimerait jusqu’à sa mort.

***

Au matin, l’infirmière lui injecta une autre dose de tranquillisants.

***

 

 

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