WWW#13 – Borrowed – Texte #2

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Ceux d’une autre

Un texte original par Ninefifteen

(Lui.)

Tout ce que je peux dire, c’est que cette pièce est toute petite, blanche et nue, sans autre meuble qu’une banquette raide où tout se passe, mon sommeil, mes repas, mes pensées.

La porte toujours verrouillée est en verre et derrière il n’y a rien d’autre qu’un couloir blanc et nu lui aussi. Rien où accrocher mes pensées ou ce qu’il en reste, rien pour me donner un indice supplémentaire pour comprendre ma situation.

Quand je suis entré dans cette pièce pour la première fois, j’étais à peine conscient. Je n’ai eu aucune réaction et je ne comprenais rien de ce qui se passait — je me laissais porter par mon environnement et les gens qui s’y mouvaient. Puis je suis un peu sorti de ma torpeur et j’ai réalisé que je ne savais rien, rien sur ce qui m’entourait, rien sur les gens qui m’avaient amené ici et que j’avais à peine entrevus, et pire, rien sur moi-même. J’avais atrocement mal à la tête.

Après les premiers moments d’angoisse, et quand se sont apaisées les migraines, j’ai commencé à m’examiner, méthodiquement. Sous ma blouse blanche, j’ai le corps d’un adulte, pas trop vieux et en assez bonne santé a priori. Il y a des cicatrices dont j’ignore l’origine, une au bras droit, l’autre au genou gauche. Elles sont là mais ne m’évoquent rien — comme des petits défauts de fabrication, plus que les témoins d’événements passés. Mon visage même m’apparaît quelconque, ne s’accrochant à aucun prénom.

Je n’ai aucun souvenir. Pas de “vie d’avant” dont je me rappelle. Je suis l’œuvre vierge d’un créateur qui se complaît à laisser son travail en suspens.

*

(Elle.)

On m’a dit qu’il existait une solution pour que j’oublie ce qu’on m’a fait. Que j’oublie ce qui me rend si fragile, si vulnérable, qui fait que je suis devenue si réservée alors qu’avant je respirais l’amitié, le partage, la joie de vivre. Pourquoi je n’ai plus confiance, pourquoi je ne sors qu’en cas de nécessité. Pourquoi cette ruelle un soir de printemps est devenue le cauchemar récurrent de mes nuits.

On m’a dit que je pouvais oublier tout ça et retrouver ma vie d’avant. Je n’avais qu’à aller dans un hôpital spécial, y faire collecter mes souvenirs, puis subir une petite injection et hop ! tout ça s’envolerait en fumée. Je retrouverais mon moi d’avant.

Cela s’appelle la Clinique du Souvenir. A ce qu’il paraît on y soigne aussi les victimes d’amnésie — les problèmes de mémoire vont dans les deux sens. On y fait d’autres choses, que je n’ai pas voulu savoir.

Quoiqu’il en soit. J’ai hâte qu’on retire de moi ces derniers mois. Ceux après ça. Qu’on remette le compteur de ma vie au jour juste avant…

Seule dans une pièce blanche et presque vide, je n’attends que le moment fatidique de cette toute petite piqûre qui va me rendre ma vie. On a déjà collecté mes souvenirs, 28 années, pour lesquelles j’ai passé trois jours entiers le crâne relié à une machine par des dizaines de fils.

Comment arrivent-ils à arrêter leur collecte à une date précise ? Où entreposent-ils les souvenirs et comment font-ils pour nous les rendre ? Je n’en ai aucune idée et peu importe tant que cela fonctionne.

*

(Lui.)

Aujourd’hui on est venu me faire une piqûre. Un homme en blanc à l’air revêche. Il m’a dit comme ça, voilà l’ami, de bons souvenirs tout frais ! Ça va vous changer les idées.

D’abord je me suis évanoui. Puis je me suis réveillé en sueur, comme si je sortais d’un cauchemar, et le dit cauchemar a déboulé dans ma tête avec une violence inouïe… j’étais dans une ruelle, il faisait bon. Des fleurs dépassaient d’un jardin et embaumaient tout le quartier. J’étais bien, je crois que je me dirigeais vers chez moi quand soudain quelqu’un m’est tombé dessus. Une masse qui s’abattait contre mon dos et m’oppressait, des bras qui me serraient et dont je ne pouvais me défaire… Je me sentais comme à la merci d’un géant face auquel je n’avais aucune chance. Une eau de toilette boisée mêlée à une odeur de sueur a remplacé le doux parfum des fleurs, il y avait un souffle rauque contre mon oreille — l’homme m’éloigna de la porte vers laquelle je me dirigeais, m’attirant vers un recoin plus sombre — il faisait de moi ce qu’il voulait. Il manœuvrait mon corps comme un vulgaire objet. J’ai senti mon dos s’écraser contre un mur et je me retrouvai face à lui, sa main sur ma bouche. Dans le noir il y avait seulement ses yeux qui brillaient.

Alors ses mains se sont emparées de moi et c’est à ce moment que j’ai vu que j’avais un corps de femme. Ces souvenirs n’étaient pas les miens. Et pourtant, là, cette torture était mienne — et il me parut inconcevable qu’on inflige sciemment de telles horreurs à un autre être humain.

A la fin, alors qu’en souvenir je m’écroulais en pleurs sur le bitume, je vis l’homme reculer. Je levai les yeux vers lui. Dans le pâle halo de la lune je vis enfin son visage.
C’était le mien.

*

Consortium News, 15 octobre 2156. “Devant les prisons surpeuplées et la recrudescence des actes de malveillance, le Consortium a voté hier pour un nouveau type de peine : infliger, par le biais du souvenir, la souffrance de la victime à son agresseur.”

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6 thoughts on “WWW#13 – Borrowed – Texte #2

  1. J’adore ton idée! A tel point que j’aurais adoré l’avoir eue ^^ Elle est géniale. La narration est délicieuse, intrigante, menée avec une efficacité sans pareille. Wow! Tout simplement. J’en veux encore. Dis, tu crois que tu pourrais en faire un roman? L’idée est riche et tellement novatrice! Ce serait exquis de pouvoir dévorer 300 pages autour de cette idée.

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    1. Merci pour ce beau commentaire, ton enthousiasme me touche ! Je ne sais pas si j’en ferai un roman mais qui sait ? Peut-être que l’idée viendra. Merci pour tous ces compliments !!!

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