WWW #13 – Never say never – Text #1

Vous pouvez lire ce qui précède ici : WWW#4 – Spéciale Saint Valentin – Texte #4

“Je te reçois comme épouse…”

Texte original par Ninefifteen

Plusieurs mois s’étaient écoulés depuis la folle initiative de Margot au cours du vol en deltaplane. Et plus le mariage approchait, moins Margot se sentait à l’aise. Comme si elle perdait pied, petit à petit, imperceptiblement.

A choisir, Margot aurait voulu expédier au plus vite la cérémonie — cette simple signature de papiers — et partir aussitôt en voyage de noces. Seule avec Claire, en toute intimité. Faire le tour du monde en voilier, juste toutes les deux.

Claire approuvait le voyage en voilier. Mais elle tenait à organiser une petite fête avec ses amis — à défaut de famille. Elle n’était pas aussi solitaire que Margot — elle avait des amis, nombreux, proches, qu’elle voyait très régulièrement. Les années passant, elle avait assisté aux mariages, aux naissances — elle était même marraine d’une petite fille.

Elle avait aimé partager chaque moment de bonheur des autres. Elle voulait leur offrir un peu du sien.

Après le baptême en deltaplane, il lui avait fallu du temps pour réaliser. Margot, cette femme de caractère, solitaire au possible, cette femme allergique à tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un engagement… cette femme qui avait dit “jamais” chaque fois qu’elles avaient abordé la question, l’avait finalement demandée en mariage. C’était une surprise de taille — une magnifique surprise.

Raison de plus pour partager le bonheur de cette surprise avec ceux qui comptaient.

Une fois remise du “choc”, Claire s’était lancée avec délectation dans les préparatifs. Il fallait choisir le lieu, l’ambiance, les invités, le traiteur. Les alliances. Les tenues. Elles étaient rapidement tombées d’accord sur le lieu — un coin intimiste au bord de la mer —, l’ambiance — sobre, du blanc et du gris perle, quelques fleurs —, le traiteur… Quant aux convives, Margot avait décidé de laisser Claire inviter qui elle voulait. L’idée lui déplaisait mais elle ne pouvait pas priver la jeune femme qu’elle aimait de ce bonheur. Pour sa part, elle se contenterait de son témoin, Olivier, un ancien collègue, le seul qu’elle n’avait pas totalement perdu de vue.

Les choses se corsèrent au moment de penser aux alliances. Claire voulait un simple anneau en or blanc avec leurs initiales à l’intérieur. Margot bottait en touche en prétendant qu’aucune bague n’irait à son doigt car elle avait les mains beaucoup trop fines. Ce qui relevait de la mauvaise foi étant donné toutes les prouesses dont étaient capables les bijoutiers.

Claire pensait pouvoir trouver une solution, à force de persévérance. Restait à régler la question de leur tenues, d’une toute autre importance.

Un soir, après un moment où Claire avait eu tout le loisir de savourer la beauté de sa compagne, elle s’était blottie dans ses bras et avait demandé avec une pointe de gourmandise :

— Pour le mariage, tu pensais mettre une robe ?

— Jamais de la vie, avait répondu Margot du tac au tac.

Elle l’avait un peu regretté en voyant se ternir le sourire de Claire. Celle-ci ne savait ni mentir ni voiler ses émotions. Avec elle tout était sincère et limpide — c’était en partie pour cela qu’elle l’aimait.

— Dommage, articula Claire doucement. Tu serais encore plus belle… j’aurais bien voulu te voir comme ça…

Puis elle avait blotti son visage contre son cou et n’avait plus rien dit. Elle avait fini par s’endormir malgré sa déception, apaisée par le contact peau à peau, la chaleur du corps de sa compagne. L’amour qu’elle sentait dans son étreinte, malgré son apparente distance.

Et Margot s’était sentie mal à l’aise. Elle ne pouvait pas se résoudre à “s’habiller en femme”. Mettre en valeur son corps. Risquer de l’offrir en pâture aux regards. Elle s’était habituée au couple pantalon – chemisier, qui lui allait comme un gant et où elle se sentait à l’aise, protégée. Et elle savait que Claire la trouvait très belle ainsi — elle le lui répétait sans cesse. Alors pourquoi devrait-elle être différente le jour de leur mariage ? Si loin d’elle-même ?

*

A trois semaines du jour J, elles avaient réussi à trouver une alliance qui convienne à Margot — l’anneau le plus fin, le plus discret possible, qu’elle prévoyait de ne porter qu’en pendentif dès le lendemain de la cérémonie — mais impossible de se mettre d’accord sur le reste.

De surcroît, Margot se sentait en proie à un malaise diffus et inexplicable, qui s’accentuait jour après jour. Pour compenser, elle s’abrutissait de sport. Elle se levait bien avant Claire pour aller courir, et se couchait bien après elle, comme si elle redoutait de l’affronter.

Elle avait envie de tout annuler.

Un après-midi, n’y tenant plus et pour s’empêcher de déclarer à sa compagne qu’elle changeait d’avis, elle se rendit au circuit de course où il lui arrivait de temps à autres d’aller se défouler à moto.

D’ordinaire elle en revenait vannée et cette fatigue lui faisait le plus grand bien. Il lui apparut que c’était le seul endroit où elle trouverait un peu de paix.

Cette fois pourtant, l’esprit occupé par le mariage, elle était moins concentrée sur sa conduite. Elle qui, d’ordinaire, conservait une certaine prudence dans ses activités “à risque”, était ce jour-là bien moins attentive. Elle roulait nettement trop vite.

Au détour d’un virage elle sentit la moto lui échapper.

Elle se sauva par miracle et s’arrêta aussitôt. Elle descendit de la moto, tremblante, et s’en éloigna de quelques pas. La carrosserie du bolide luisait au soleil. Elle le regardait comme si elle le voyait pour la première fois. Cette petite merveille pouvait la propulser à une vitesse folle qui lui procurait des sensations inqualifiables… mais pouvait aussi la tuer.

Elle avait eu peur, pour la première fois depuis bien longtemps. Et elle ne pouvait s’en prendre qu’à sa propre distraction qui aurait pu lui coûter la vie. Cette vie si précieuse, chèrement défendue durant toutes ces années où, servant dans l’armée, elle avait subi le pire, perdue au milieu de terres inhospitalières. Elle s’était mise en danger et pour quoi ? Parce que ce mariage l’angoissait.

Elle avait peur et c’est seulement à cet instant qu’elle consentit à l’admettre. Peur de s’engager officiellement. Peur que quelque chose change. Peur que porter un anneau lui donne l’impression d’être enchaînée, de perdre la liberté d’être elle-même au sein de cette relation. Peur que cette belle histoire ne s’érode, que leurs sentiments ne tombent dans la banalité. Peur qu’en balisant leur amour il ne se perde en chemin.

A l’amour, à l’intimité, au mariage — elle avait toujours opposé un “jamais” qu’elle croyait ferme et définitif.

Et puis Claire était arrivée et, patiemment, simplement, lui avait appris ce que c’était que d’aimer et être aimée. Ce que c’était que la confiance, la loyauté sans faille. L’abandon, la fusion de soi au sein de l’autre.

Avec tendresse Claire avait fini par franchir les “jamais” que Margot avait érigés en muraille autour de son cœur. Et chaque jour passé au-delà de ces murailles offrait à Margot des pépites d’un bonheur qu’elle n’aurait jamais soupçonné. Alors pourquoi s’accrocher encore à un autre “jamais” ?

Margot ne tremblait plus, apaisée. L’accident lui sembla loin, et la jeune femme qu’elle aimait lui manqua soudain terriblement. Elle reprit la moto, résolue à se rendre en ville.

Elle épousait Claire dans trois semaines. Il était temps de trouver la plus élégante, la plus raffinée des robes de mariées.

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