WWW#15 – Au loin – Texte#2

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Après la ville

Texte original par Ninefifteen

Shana était partie depuis cinq jours. Elle avait hésité à poursuivre sa route après sa rencontre avec le bébé et l’autre mutant.

Et puis la réponse de Mark l’avait décidée à continuer. Comme toujours les nantis se servaient d’abord et ne donnaient rien en échange. Et cette fois-ci il n’était pas question de l’éternelle dichotomie riches / pauvres — il était question de la survie de l’humanité. D’une société à reconstruire à partir d’autres idéaux, loin des principes du passé.

Il s’agissait aussi d’amour et d’enfants. De ses rêves à elle et de ceux de Mark.

Tout cela valait la peine d’avancer malgré la peur qui serrait continuellement ses entrailles.

Shana avait fait quelques menues recherches sur l’homme qu’elle voulait rencontrer et si les informations concernant sa localisation étaient exactes, elle s’estimait à mi-chemin.

Elle avait choisi des routes à l’écart des villes pour s’éviter de mauvaises rencontres — et ne pas avoir sous les yeux le spectacle de la désolation.

C’est ainsi qu’elle découvrit ce que la nature avait su faire en quelques années. Loin des hommes et de leur soif de conquête, au-delà des terres arides qui cernaient les villes, elle avait repris vigueur, comme une célébration tapageuse du déclin inexplicable de l’humanité. La végétation avançait sur les routes que plus personne n’entretenait. Le gibier, les oiseaux, les insectes pullulaient. Les fleurs croissaient en bouquets denses, odorantes, colorées, recouvrant des champs entiers.

Ce que Shana avait découvert loin de la ville n’avait rien à voir avec les ambiances de cauchemar dépeintes dans les films post-apocalyptiques. Certains appelaient la campagne “les terres mortes”, eh bien ils n’y avaient de toute évidence pas mis les pieds depuis bien longtemps. L’humanité était la seule cible de cette espèce de gangrène impitoyable qui la minait. Loin d’elle et de ses excès, de sa lente déréliction, la nature avançait, occupait l’espace, avec la splendeur désorganisée des endroits sauvages.

Shana s’était arrêtée un moment, était sortie de la voiture, et adossée à la portière côté conducteur elle avait même osé ouvrir la membrane qui couvrait son visage.

Ça sentait la terre, les fleurs, le bois. Les couleurs semblaient hors normes, plus exubérantes que dans ses souvenirs — saisissant contraste avec le gris du béton et le noir de la mort qui occupaient son quotidien.

La caresse de la brise sur sa joue la cueillit en pleine contemplation. Cette sensation lui parut incongrue, étrangère ; elle saisit alors tout le tragique de cette vie où l’on ne pouvait rien toucher, rien ni personne.

Elle hésita une seconde à se défaire de sa combinaison. Pour voir. Pour sentir le monde. Peut-être que dans un endroit comme celui-ci, loin de tout, la maladie n’existait pas. Peut-être devrait-elle rebrousser chemin et aller chercher Mark, pour vivre avec lui ici, seuls tous les deux, sans combinaison ni cloison d’aucune sorte.

L’idée était infiniment séduisante et Shana se laissa happer…

Des voix la tirèrent brutalement de ses visions bucoliques. Elle referma la membrane et porta la main vers le holster de Mark attaché à sa ceinture, le cœur battant. Elle regarda autour d’elle mais ne trouva rien — puis elle entendit de nouveau les voix. Elles se rapprochaient. Deux personnes au moins discutaient comme si rien ne clochait dans ce monde.

Fébrile Shana se dirigea lentement vers l’arrière de la voiture. De l’autre côté s’étendait un verger touffu où les arbres délivrés de toute contrainte exhibaient des fruits que l’on devinait gorgés de sucre et d’arômes.

Shana dégaina quand les deux voix prirent corps devant elle en émergeant du verger. C’étaient un homme et une femme qui portaient chacun un panier rafistolé rempli de fruits. Ils se turent et se figèrent face au pistolet rutilant braqué sur eux — et qui tremblotait dans la main de Shana.

— N’approchez pas, articula celle-ci.

Ils se regardèrent un moment, chacun partagé entre la peur de l’autre et une sorte de fascination pour sa différence. L’homme et la femme étaient vêtus avec les moyens du bord — avec seulement des vêtements. Leur peau était en contact avec l’air et ils se tenaient très proches l’un de l’autre. Ils regardaient avec curiosité la combinaison de Shana.

Puis l’homme soupira et dit simplement :

— Nous ne sommes pas armés, vous savez. On pourrait discuter avant d’en venir aux mains, non ?

Shana déglutit. Son bras raidi de tenir en joue ces deux inconnus lui faisait mal. Et surtout, sa curiosité de scientifique était en train de prendre l’avantage sur sa peur. Comment ces gens arrivaient-ils à vivre sans combinaison ? Se condamnaient-ils les uns les autres ? Était-ce par désespoir ou par folie ? Ou avaient-ils… trouvé un remède ? Shana baissa lentement le bras. Ces gens avaient le parfum de la normalité, et cela lui manquait… elle eut l’impression qu’ils étaient inoffensifs et qu’elle aurait beaucoup à apprendre d’eux.

Elle hésita une dernière seconde, et finalement rangea son arme.

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