WWW#17 – Padlock – Texte #1

Après la ville – 2

Texte original par Ninefifteen

Shana était soulagée de ne pas avoir à utiliser l’arme de Mark. Après tout, elle s’efforçait chaque jour d’œuvrer pour la survie de l’humanité, et c’était aussi pour cela qu’elle avait entrepris cette expédition. Il aurait été absurde qu’elle en vienne à tuer ou ne serait-ce que blesser quelqu’un.

Elle fit un pas vers l’homme et la femme qui n’avaient pas bougé de l’orée du verger, mais s’arrêta aussitôt. Elle regarda la voiture. A l’intérieur il lui restait des vivres, son ordinateur, du matériel scientifique… elle n’avait pas peur d’un vol — l’époque n’était plus à cela. Mais une attaque de mutants restait plausible et il y avait fort à parier qu’ils mettraient tout à sac.

La femme sembla comprendre son hésitation et lança :

— Vous pouvez tout laisser là. Personne ne vient ici, vous êtes la première que l’on croise depuis des semaines.

— Et il n’y a pas de mutants dans les parages non plus, renchérit l’homme. Nous organisons des rondes tous les jours et c’est très calme ces temps-ci.

— Nous ? répéta Shana. Vous vivez avec d’autres gens ?

— Bien sûr, répondit l’homme comme si cela allait de soi. Nous avons formé une petite communauté quand nous avons quitté la ville. Mais venez donc vous rendre compte par vous-même.

L’homme fit un signe de la tête dans la direction d’où venait Shana. Celle-ci se rappela avoir franchi un carrefour un moment plus tôt, qui offrait la possibilité d’aller à droite — elle avait tiré tout droit. C’était sans doute de là qu’ils venaient.

Elle jeta un dernier regard à sa voiture et, prise entre appréhension et curiosité, elle suivit le couple d’inconnus.

***

Ils marchaient depuis un bon quart d’heure quand la femme demanda soudain :

— Alors c’est à ça qu’elles ressemblent, ces fameuses combinaisons ?

— En effet, répondit Shana, surprise. Vous n’en aviez jamais vu ?

— Non…

La femme eut soudain l’air gêné et l’homme, qui se tenait entre elles deux, poursuivit à sa place :

— Nous n’avions pas les moyens. Ils nous ont dit qu’on devrait attendre des mois avant de recevoir des combinaisons, et encore, des modèles minables. Et pendant ce temps l’épidémie enflait… nous n’avions pas d’autre choix que de partir.

Shana sentit une pointe de rancœur dans sa voix. Elle n’eut pas le cœur à lui avouer qu’en ce qui concernait le favoritisme rien n’avait changé.

— Et vous alors ? demanda l’homme en dévisageant Shana d’un air railleur. Vous n’avez pas besoin de quitter la ville…

Il lui jeta un bref regard de la tête au pied. Shana comprit qu’il pensait à la combinaison quand il ajouta :

— … puisque vous êtes bien à l’abri dans votre petit cocon.

— Caleb ! s’offusqua la femme. Tu ne la connais même pas. Les gens ne sont pas tous des salauds, tu sais !

Shana aurait voulu lui dire que ce qu’il appelait un cocon n’était qu’une prison d’un nouveau genre. Une prison qui vous collait à la peau, qui vous gardait en vie mais pour vivre quoi ? C’était comme une cage dorée, fermée par un cadenas dont on aurait jeté la clef.

Troublée, elle finit par répondre :

— J’ai eu de la chance, c’est vrai. J’ai obtenu cette combinaison parce que je fais des recherches pour vaincre la MMH.

Caleb la jaugea en silence, comme s’il ne parvenait pas à décider si elle aussi faisait partie de ces privilégiés pour qui il nourrissait une rancœur tenace.

— Et où en êtes-vous dans vos recherches ? s’enquit la femme avec un intérêt sincère. Avez-vous l’espoir de trouver un remède ?

— J’espère toujours, répondit Shana, volontairement évasive.

Diantre. Il avait fallu que ces deux-là abordent deux des problèmes les plus épineux dès les premières minutes. D’abord elle songea à les ménager, puis elle opta pour la vérité — peut-être avaient-ils des choses à lui apprendre.

— La vérité, poursuivit-elle prudemment, c’est que nous n’avons pu travailler que sur des cadavres. Impossible de capturer un mutant, ils sont terriblement agressifs. Et inexplicablement la mutation semble… cesser de progresser quand ils meurent. C’est comme si je ne pouvais pas réellement étudier la maladie, mais seulement voir ses conséquences. Et ce qui reste ne nous apprend jamais grand-chose…

Tous trois restèrent silencieux, songeant à ce que venait de dire Shana.

— Tout ça ne nous dit pas pourquoi vous êtes sortie, remarqua finalement Caleb. Vous dites ne pas pouvoir capturer de mutant. A quoi vous sert-il d’être ailleurs que dans votre labo ?

— Il y a cet homme que je dois aller voir, expliqua Shana. Christian Svenson. Un puits de science. J’espérais qu’il m’aiderait à y voir plus clair.

Le nom ne leur disait rien. Shana s’apprêtait à leur poser la question qui lui brûlait les lèvres — comment diable faisaient-ils pour vivre à l’air libre ?? — quand elle remarqua quelqu’un qui courait dans leur direction. Caleb et la femme s’étaient figés et arboraient un franc sourire. Une enfant de cinq ou six ans courait de toutes ses forces. Derrière elle s’élevaient les constructions branlantes d’une sorte de bidonville.

— Tata Janice !! braillait l’enfant en les rejoignant, hors d’haleine. Oncle Caleb !!

Elle vint s’incruster entre Caleb et Janice, enroulant ses bras autour d’une jambe de chacun. L’oncle et la tante voulurent se dégager en riant mais la petite semblait adhérer à leurs jeans aussi efficacement que le lierre à l’écorce.

Personne du trio ne prêtait attention à Shana. Elle fixait la petite fille, cette étreinte, et le chagrin lui brûlait les entrailles. Une nouvelle fois elle se sentit enfermée dans cette combinaison, dans cette vie qui ne l’autorisait plus à vivre ce genre de moments.

— Allez Mina, lâche ma jambe maintenant ! protesta Janice en riant toujours. Il faut ramener les provisions à la maison.

— Porte-moi, demanda la petite fille avec une mine capricieuse.

— Ma chérie, tu vois bien que j’ai les mains prises.

— Euh, je peux porter ça, intervint Shana en montrant le lourd panier dans les bras de Janice.

— Oh, c’est gentil, la remercia Janice. Vous êtes sûre ?

— Bien sûr. Avec plaisir. Profitez de votre nièce…

Shana saisit le panier avec un sourire un peu forcé. Janice attrapa la petite fille qui enroula ses bras autour de son cou et lui planta une grosse bise sur la joue. Caleb en profita pour avancer. La petite aperçut soudain Shana et pointa vers elle un index accusateur :

— Et toi ? Tu es qui ?

— Rhooo, Mina, on ne montre pas du doigt comme ça !

Shana ne put réprimer un sourire. Elle parvint à articuler “Je m’appelle Shana”, malgré la tristesse et l’envie qui lui nouaient la gorge. Voir cette famille était douloureux. Pourtant, assister à ces échanges avait quelque chose de rafraîchissant. On se souciait encore d’éduquer les enfants, comme s’il y avait encore un avenir auquel les préparer — un avenir normal. Il y avait encore des rires, de la tendresse. Des contacts.

Des contacts…

— Comment faites-vous pour vivre à l’air libre et avoir des contacts ? demanda Shana aussi brusquement que la question lui était revenue en tête.

Janice eut une exclamation surprise, et finit par répondre :

— Ça… je n’en sais pas plus que vous.

D’un air songeur elle regardait son compagnon qui avait presque atteint le bidonville.

— Je dois dire que cela me dépasse un peu… mais je connais quelqu’un au sein de notre communauté qui pourra vous en dire plus.

Elle sourit à Shana et l’invita à la suivre.

1806161913

Advertisements

2 thoughts on “WWW#17 – Padlock – Texte #1

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s