WWW#11 – Loups-garous – Texte #2

Loup garou

Texte original par Ninefifteen

Je suis un loup-garou, et on vient de me condamner pour cela.

C’est la pleine lune ce soir. Elle se lèvera bientôt et je sens déjà mes instincts se manifester… ceux qui m’exécutent ont choisi cette nuit pour me forcer à me transformer. Dévoiler ma vraie nature afin que plus aucun doute ne subsiste quant au bien fondé de ma sentence.

Nous sommes arrivés sur l’estrade où se déroulent toutes les exécutions. Ils sont en train de m’attacher au poteau, méthodiques et prudents, avec d’épaisses cordes bien solides, comme celles que l’on utilise pour amarrer les navires dans la baie toute proche.

Je ne sais pas qui m’a dénoncé, ni quand. J’ai vu plusieurs des miens — de ma meute — disparaître, dans des circonstances de moins en moins vraisemblables. Je n’ai fait le lien que lorsqu’ils en sont venus aux arrestations pures et simples. Lorsque cette croisade contre nous s’est assumée comme telle.

Ça a commencé avec Harry. Bon, il était loup depuis tellement longtemps que ça avait fini par déteindre — il avait le nez plus long et pointu, excellait à la chasse depuis quelques années… il disait qu’il avait du flair. Ses poils et sa barbe, beaucoup plus fournis qu’auparavant, ainsi qu’une foule d’autres signes, l’ont probablement trahi. Ceux qui nous haïssent se sont empressés de voir ces indices, et de les exploiter pour le confondre.

Puis il y a eu John, et Gabriel, et Jerome… il est vrai que certains d’entre eux ont tué des hommes. J’ai moins de scrupules et de peine à les voir châtiés, parce que ce n’est pas seulement à cause de leur nature.

Pour ma part, comme ceux de ma meute, je me contente de gibier, et parfois, si vraiment je n’ai pas d’autre possibilité, je vais voler un mouton. Je ne le fais qu’à contrecœur, et une fois revenu dans ma peau d’homme, j’essaie de réparer ma faute, discrètement, auprès du berger que j’ai spolié. Il m’est même arrivé d’affronter ceux de l’autre meute — les homicides — pour qu’ils épargnent les humains. Je n’ai pas toujours gagné. Au moins aurai-je essayé.

D’ailleurs, lors de mon dernier combat, j’ai récolté une vilaine balafre sur le visage. Peut-être a-t-elle alimenté les soupçons. Je ne le saurai sans doute jamais.

Et pourtant, malgré mon comportement pacifique, ils m’ont pris moi aussi, et ils me tueront ce soir.

Plus le ciel s’assombrit et plus je sens mes facultés surnaturelles reprendre leurs droits. Je distingue différemment les silhouettes, j’entends chaque murmure de la foule venue se repaître de mes souffrances. Je sens la pestilence du sang versé, le sang de mes semblables égorgés ici même, dont un pas plus tard qu’hier.

Je sens l’odeur de la peur mêlée de fascination qui suinte de tous les pores de mon bourreau.

Je suis enfin attaché et mon futur assassin s’efface pour me livrer aux regards haineux des villageois. Certains me huent, d’autres crachent avec le vain espoir que leur glaire m’atteindra d’aussi loin. J’aperçois un ou deux gestes obscènes, surprends quelques insultes.

Le légat du comte d’Ayers Bay nous rejoint sur l’estrade. Il tient un rouleau portant le sceau de notre seigneur. Il me toise avec un mélange de haine et de suffisance, puis déroule le manuscrit et lit :

— Kevin O’Railey. Le tribunal du comté, représenté par moi-même, retient contre vous les charges de sorcellerie et crime contre la population, par les liens illicites et contre nature qui vous unissent avec le diable et ses suppôts. Le tribunal vous déclare coupable et requiert contre vous l’exécution publique. Avez-vous compris et confirmez-vous vos péchés ?

Je reste silencieux une seconde. A quoi me servirait-il de nier puisque de toute façon, dans une heure tout au plus, la vérité éclatera ?

— Oui, dis-je bravement.
— Parfait, s’exclame le légat.

Un sourire triomphant sur le visage, il se détourne pour descendre de l’estrade en ajoutant :

— Nous allons donc procéder —

Une idée me traverse soudain l’esprit, puissante comme une tempête d’hiver. Je m’écrie :

— Attendez !

Le légat se fige. Quitte à mourir, autant que ce soit en ayant tout tenté. D’ici peu je vais me transformer, retrouver mes crocs, la force de ma mâchoire ; mes griffes et la puissance de mes muscles — il faut bien qu’il y ait des avantages à être un loup amélioré. Je dois juste gagner un peu de temps… Je poursuis :

— Vous ne voulez même pas savoir de quoi au juste vous m’accusez ? Connaître mes crimes, et venger mes victimes ?

Le légat pivote lentement vers moi, me jaugeant du regard. La foule s’est tue. Il se tourne de nouveau vers elle et, bras ouverts, demande à la masse :

— Cet homme veut nous avouer tous ses crimes, afin que nous vengions ses victimes et que leurs âmes reposent en paix. Voulez-vous entendre ce qu’il prétend avoir à nous apprendre ?

La foule hurle, me conspue, la foule a soif d’une horreur qu’elle espère terminée avec ma mort. J’ai parié sur leur obsession malsaine et je ne me suis pas trompé.

Peut-être ai-je eu tort de chercher à les protéger.

— Faites, concède le légat d’un air tranquille. Nous sommes tout ouïe.

Il rejoint le bourreau et la foule se tait, tendue vers moi, prête à se délecter de mes prétendus crimes.

Je lève les yeux vers le ciel, adressant à la nuit une prière silencieuse, puis je commence.

D’abord j’énumère les enlèvements de moutons. Je raconte chacun d’eux dans le détail et mentionne les bergers à qui il faudra rendre justice.

La foule finit par s’impatienter, un peu déçue — et j’arrive à bout des faits réels. Mon corps commence à changer, mais je suis encore beaucoup trop humain pour avoir une chance de m’en sortir… il me faut du temps… alors je décide d’inventer :

— Mais ce n’est pas tout. Il y a des crimes pour lesquels vous ne me soupçonniez même pas.

J’inspire un bon coup, implorant en silence le pardon de mes frères pour les mensonges que je m’apprête à proférer, et qui ne feront qu’encourager la férocité de cette croisade.

— Vous vous souvenez de Mary McKenna ? Celle que vous preniez pour une sorcière parce qu’elle a disparu sans qu’on retrouve son corps ? Eh bien, vous allez pouvoir blanchir son nom et son âme. C’est moi qui l’ai attrapée.

Un “Oooooh” mêlant émerveillement et consternation enfle dans la foule. Je raconte un meurtre atroce inventé de toute pièce. Au départ il m’est difficile de débiter un tel chapelet d’horreurs, mais je me dis qu’elles sont ma seule chance d’échapper au sort assez similaire qui m’attend — de manière imminente. Je dois rester sourd au dégoût qui me crie de ne pas me salir ainsi.

J’invente des histoires toutes plus abominables les unes que les autres. Je relate une expédition meurtrière dans les villages voisins, dont les dates coïncident avec cette fièvre qui m’a cloué chez moi pendant une semaine — certains m’avaient à l’époque cru parti en voyage.

A la fin de cette histoire je note un changement dans l’atmosphère. La foule s’agite, on crie et me montre du doigt. La nuit, la nuit salvatrice est là et enfin je me transforme — à vue d’œil.

Mes vêtements craquent sous l’évolution de mes membres. Toutes mes perceptions ont changé. Le bourreau se presse vers moi, la hache brandie… je concentre la force qui afflue dans chacune de mes fibres comme un souffle de liberté, et mes entraves cèdent.

Je suis loup. Je ressens comme un loup. Je pense comme un loup et je me jette sur le bourreau. Il chancelle. Je mords sa jugulaire, déchirant sa peau flasque avec férocité. J’ai dans la gueule le goût de sa sueur et de son sang.

Profitant de la confusion momentanée je bondis de l’estrade, à l’opposé de la foule, à l’opposé d’Ayers Bay. Sur mes quatre pattes je serai bien plus rapide qu’eux. Et je suis plus agile. Ils ne me rattraperont pas.

Au loin je devine la masse sombre de la forêt qui m’attend. Alors je galope, je galope à perdre haleine.

Ce soir je suis loup, et je serai libre.

0104162313

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