WWW #19 – Impossible – Text #2

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L’Effet Surprise

– Partie 2 –

by B.

Un Monde de possibles

“Le bonheur est comme le vent : impossible à saisir.”

Marie-Claude Bussières-Tremblay dans Du Diable au cœur

“Quand c’est impossible, c’est plus long.”

Donald Westlake

“Agissez comme s’il était impossible d’échouer.”

Winston Churchill

“L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne.”

René Char

***

Mot de l’auteur

« Impossible » voilà encore un mot qu’il nous faut peser avant d’utiliser. Je me rappelle d’un professeur que j’ai rencontré à l’université de Reading en Angleterre. Sa mission était de coordonner les élèves ERASMUS et d’enseigner la traduction. La traduction, il savait y faire. La coordination… je vous laisse en juger.

Lors d’un entretien d’orientation, il m’avait demandé quelle carrière je considérais. Je lui ai donc confié mes aspirations qu’il s’est empressé de cantonner à ce mot « impossible ». Selon lui, enseigner à l’université n’était pas à ma portée. C’était trop difficile, trop lourd à porter pour les épaules de la jeune femme que j’étais. J’avais alors tout juste vingt-et-un ans. Je m’apprêtais à valider une licence en Langue, Littérature et Civilisations Etrangères – spécialité anglophone.

Cet homme d’une soixantaine d’année a pu affirmer tout ça avec tant d’aplomb et d’intransigeance, et ce après m’avoir aperçue deux fois seulement de loin. Il a décidé qu’il était en position de m’évaluer. Il a décidé que c’était son devoir de vaporiser mes ambitions la première fois où il me voyait de près, après trois mots échangés. Je trouve ça un peu maigre comme base de données pour se faire une idée.

Je ne vais pas le nier. J’en ai beaucoup pleuré. Cependant, cela ne m’a pas arrêté. Je suis allée voir une autre personne suite à cet entretien pour considérer mes options – une conseillère d’orientation, qui a tout de suite séché mes larmes et m’a dit que rien n’était impossible si l’on s’en donnait les moyens. Ce professeur n’avait aucune idée de qui j’étais et son avis ainsi donné n’aurait aucune incidence sur mon orientation.

***

Bien peu de choses sont hors de notre portée. Certes je ne serai pas présidente des Etats-Unis – je n’y suis pas née – mais rien de m’empêche d’en devenir spécialiste, de me l’imaginer et d’en faire un livre.

Je suis réaliste et je pense que chacun de nous peut réussir tout ce que nous entreprenons si nous en avons vraiment envie et si nous nous en donnons les moyens. Suivant notre point de départ, le chemin peut s’avérer plus ou moins long et accessible, mais rarement impossible.

***

Aujourd’hui mon défi est de vous raconter cette histoire. Les chapitres qui suivent vont vous faire parcourir les vies de Lina, Laurent, Mehdi, Julie, Alexandre, Célia et Manuel. Tant de choses peuvent arriver. Tant de choses qu’on pourrait croire impossibles. Tant de choses auxquelles on ne s’attend pas. La vie s’amuse à nous surprendre et à réinventer notre univers à chaque instant.

*** 

Chapitre 19 – Lina

Lina était une jeune femme expansive. Pleine de vie et d’énergie. Elle n’avait jamais aimé les études et avait opté pour un parcours court. Brevet des collèges. Bac pro vente en internat. Premier contrat CDD signé à dix-huit ans et très vite transformé en CDI. Pressée de jouir des avantages d’une vie d’adulte indépendante, une fois la durée indéterminée assurée, elle s’était échappée du foyer parental et elle s’était installée dans une chambre de bonne dans le quartier de la Bastille.

Son petit chez-elle confiné lui convenait à merveille. Il était doté d’une grande fenêtre et d’un atout majeur qui la rendait fière : il y avait une petite caverne d’Ali Baba, cachée dans les combles au-dessus de sa chambre. Un grenier aménagé en dressing. Avec l’accord du propriétaire, elle avait tout rénové. Son grand-frère Laurent, conducteur de travaux, l’avait aidé pour les détails et manœuvres techniques, elle s’était occupée de l’assister et de tout décorer à sa façon. Les vêtements, c’étaient ce qu’elle aimait.

Dans la rue, elle ne passait jamais inaperçue, du haut de son mètre soixante, rehaussé de talons d’une dizaine de centimètres et de tenues toujours plus apprêtées les unes que les autres. Ses longs cheveux bruns flottant sur ses épaules bien dessinées, elle était belle. Elle le savait.

***

Chapitre 20 – Lina et Laurent

Frère et sœurs soudés. A la vie. A la mort. Bien que sept années les séparaient, Lina et Laurent était indissociables. Quand sa petite sœur est née, pour Laurent, c’était un rêve qui se réalisait. Il avait tant supplié ses parents de lui donner un frère ou une sœur – peut importait le sexe de l’enfant qui naîtrait, pour lui le genre était un détail négligeable. Il enviait ses amis qui partaient en famille et tissaient des liens forts avec leurs parents et leurs fratries.

Avant la naissance de Lina, quand le maître leur demandait de raconter ce que les élèves avaient fait pendant les vacances, Laurent se sentait toujours obligé d’inventer. En effet, ses parents ne faisaient jamais rien avec lui pendant les vacances. Ils travaillaient tout le temps. Ils avaient aussi coupé les ponts avec leurs parents – les grands-parents de Laurent – depuis des années et avaient perdu tout contact. Laurent était toujours seul. Des fois, il jouait avec sa nounou, Julie, mais ce n’était pas pareil. Et puis, Julie, c’était la voisine. Elle avait dix-huit ans et demi, et poursuivait des études de droit. Laurent ne savait pas trop ce qu’était le droit, mais il voyait que ça ne faisait pas beaucoup rire Julie. Elle avait toujours un livre sur les genoux, un feutre fluo à la main, un crayon à papier dans la bouche et un air sérieux sur le visage.

***

Chapitre 21 – Laurent et Mehdi

A six ans, pour Laurent, c’était évident. Il fallait que leur foyer s’agrandisse. Il pensait que la clé de l’harmonie était dans le nombre. Trois, ça ne suffisait pas à former une famille. Ses parents à lui ne faisaient que se disputer. Sa présence seule jamais ne les apaisait. Il s’était persuadé que l’avènement d’un autre petit être changerait tout. Combien il avait prié, pour son arrivée, agenouillé du haut de son mètre quinze, au pied de son lit. Il avait vu des gens faire ça à la télé, le dimanche matin sur la deux – pendant que ses parents dormaient, il pouvait regarder ce qu’il voulait – il espérait que ça marche.

Laurent avait aussi demandé conseil à son ami Mehdi. Il voulait savoir comment il obtenait tout ce qu’il désirait et Mehdi lui avait expliqué les ablutions et le salât – la prière musulmane. Son papa lui en avait parlé et il avait présenté ça à l’école dans un exposé pour la classe le jour où tous les enfants avaient parlé de leur religion. Laurent n’avait pas été très applaudi pour son exposé à lui. Ses parents lui avaient expliqué qu’il était athée, comme eux. Ca voulait dire qu’ils ne croyaient pas en Dieu, qu’ils croyaient que chaque être humain était responsable de ses choix et de ce qui lui arrivait. Sa maman lui avait dit « On a tous une mallette que nos parents nous transmettent au départ et chaque personne fait ce qu’il ou elle peut avec ça. C’est ça la vie. »

Son exposé avait été succinct, et Laurent avait bien compris ce que cela voulait dire. Ça ne laissait pas beaucoup de place pour que les enfants athées aient ce qu’ils veulent, s’ils ne pouvaient rien demander à personne. Il avait bien écouté les exposés de ses camarades. Celui de son copain Mehdi avait attiré toute son attention. Son camarade avait pris plein de photos avec son papa. Ils avaient tout mis collé sur du grand papier canson blanc, décoré aux couleurs du drapeau de l’Algérie, et il avait tout expliqué à la classe. Sa grande sœur était même venue l’accompagner ce jour-là pour s’assurer que son petit frère ne panique pas avec tout ce qu’il lui fallait dire. Ça faisait beaucoup de choses et Mehdi avait un peu peur. Il avait même pleuré un peu au début de la présentation, parce qu’il avait oublié le début.

Alors Laurent se dit qu’il allait emprunter la religion de Medhi – il lui demanda la permission d’abord et Mehdi accepta à condition que son ami fasse tout comme il faut. Il lui proposa de venir manger chez lui et de passer un mercredi après midi avec lui comme ça ils pourraient faire la Al-dhouhr – la prière de l’après-midi ensemble. Laurent était ravi. Laurent s’empressa de demander à sa maman s’il pouvait rester avec Mehdi l’après-midi après l’école, et elle lui dit tout de suite oui. Ça lui libérait son après-midi pour faire des papiers à la mairie. C’était parfait pour tout le monde.

***

Chapitre 22 – Laurent

Tous les soirs, avant d’aller dans sa chambre, Laurent prenait un bain, ou faisait ses petites ablutions, comme Mehdi lui avait montré. Au moment où sa maman l’envoyait se laver les dents, il ne se faisait plus prier comme avant et courait occuper la salle de bain.

Il se lavait soigneusement les mains, les dents, il rinçait bien l’intérieur de sa bouche – jusque dans les recoins. Il se lavait même les narines – il aimait pas trop, mais Mehdi lui avait qu’Allah voyait tout, alors il ne pouvait pas faire les choses à moitié, s’il voulait voir son rêve se réaliser. Il se lavait le visage en mettant de l’eau dans ses deux mains et en l’appliquant sur le visage. Il frottait bien partout – des cheveux au menton et d’une oreille à l’autre. Il se mouillait ensuite les cheveux, du haut du front jusqu’à la nuque, puis c’était le tour des oreilles – pour plus d’efficacité il utilisait la technique de Mehdi – pouce à l’extérieur, index à l’intérieur. Pour finir, Laurent se lavait les pieds et les chevilles. Il suivait les conseils de son ami à la lettre et nettoyait bien entre les orteils avec son petit doigt.

Il finissait toujours par la formule magique que Mehdi lui avait apprise, la chaada « Ach-hadou ‘al-la ‘ilaha ‘illallah, wa ‘ach-hadou ‘anna Mouhammada-Raçouloullah[1] » Mehdi lui avait dit que c’était une formule de politesse pour qu’Allah les entendent.

*** 

Chapitre 23 – Laurent

Laurent se tenait debout à côté de son lit. Comme son ami le lui avait montré, il débitait quelques formules magiques qu’il ne comprenait qu’à moitié. Avant de commencer son rituel du soir, il disait « Allahoumanwi Sallat al-^maghrib[2] ». Puis, il levait les mains à la hauteur de ses oreilles et disait « Allahou akbar[3] ». Ensuite la prière, en elle même pouvait commencer. Laurent ne se rappelait pas de tous les rituels au début, alors il improvisait un peu. Mehdi l’avait rassuré en lui disant que pour Allah c’était l’intention qui comptait, et que comme Allah savait tout, il savait aussi que Laurent ne faisait pas exprès de se tromper, qu’il apprenait, et y mettait de la bonne volonté.

Le jeune garçon abordait ce temps de recueillement un peu comme on approche une danse avec une chorégraphie, mais en plus calme. Il positionnait ses mains juste au-dessus du nombril, puis il parlait au Dieu de Mehdi qu’il avait emprunté. Il imaginait Allah un peu comme le génie qu’on voit dans Aladin. Quand il l’avait raconté à Mehdi, son ami lui avait répondu qu’il ne fallait pas trop imaginer Dieu et qu’il ne fallait surtout pas le dessiner, que ça ne lui faisait pas plaisir. Alors le jeune apprenant ne le représentait pas, et il essayait de ne pas trop s’attarder sur les images qu’il avait dans sa tête, et passait vite au message qu’il voulait lui transmettre.

Laurent ne connaissait pas les paroles[4] de la prière que son ami récitait après, il n’avait pas réussi à la retenir, alors il parlait avec toute son imagination d’enfant. Il essayait de reconstruire en utilisant des sonorités qu’il avait entendues, en leur attribuant un sens en français dans sa tête. Quand il disait « Allah don mwa soara oua frera, Amin » pour lui ça voulait dire « Dieu, donne-moi une soeur ou un frère, amen ». Bien sûr ce n’était pas comme ça que Mehdi le lui avait traduit, mais Laurent avait oublié et il se rappelait bien que c’était l’intention qui comptait et que le Dieu de Mehdi comprendrait tout, même si lui ne le disait pas très bien.

Ensuite il passait à la partie qu’il aimait bien, il se courbait et posait les deux mains sur les genoux tout en répétant « Allahou Akbar[5] » . Il priait un peu ainsi courbé et répétait son vœu trois fois « Allah don mwa soara oua frera, Amin ». Il se redressait et le répétait encore une fois. Toujours debout, il finissait en disant « Rabbana wa laKa l-hamd[6] » Puis tout en croisant les doigts pour se porter bonheur, il se glissait sous les draps et éteignait sa veilleuse.

***

Chapitre 24 – Manuel et Célia

Le 16 août de cette année là, la maman de Laurent entra dans les toilettes avec une boite en carton à la main. Quelques minutes s’écoulèrent, puis elle ouvrit la porte et s’extirpa. Elle regarda son mari. Il se rapprocha d’elle et serra sa femme dans ses bras.

A la vue de la tendresse des gestes de son mari, Célia éclata en pleurs. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait. C’était impossible. Ils se protégeaient. Elle prenait la pilule. Trois semaines plus tôt, un soir, elle l’avait oubliée. Elle avait appelé son médecin et il l’avait rassurée en lui disant que les chances étaient minimes à leur âge, mais qu’il ne fallait pas les écarter.

Elle en avait parlé à Manuel et tous deux avaient décidé d’arrêter sa pilule au cas où pour ne pas causer de malformation, si fœtus il y avait. Puis, ils avaient fait le plein de préservatifs. Pas une fois, leur protection de surface n’avait craqué. Ils n’avaient pas vraiment considéré ce scénario.

Les chances que Célia soit enceinte étaient presque négligeables. Elle avait quarante-deux ans. Une grossesse non-désirée ne pouvait pas leur arriver deux fois. Ils avaient déjà bien du mal à trouver du temps pour leur premier enfant. Comment allaient-ils en trouver pour un deuxième ? Cela ne servait à rien d’y penser. Tourner et retourner une question sans réponse dans sa tête n’aller pas résoudre la situation comme par magie. Elle serait bientôt fixée si dans les jours à venir ses règles n’arrivaient pas, ça voudrait dire qu’elle était enceinte.

*** 

Chapitre 25 – Manuel, Célia, Laurent et …

Les règles de Célia n’arrivèrent pas. Huit mois plus tard, ils étaient tous les trois à la maternité. Ils avaient pris le temps de discuter. Cet événement les avait rapprochés. Toute la famille était regroupée autour de Célia, bébé dans les bras de son grand-frère Laurent qui la couvrait de bisous, assis sur le bord du lit. Tout ce beau monde souriait d’une unité retrouvée.

Les parents hésitaient encore pour le prénom de la petite fille. Célia voulait l’appeler Adeline et Manuel, Elizabeth. Pour l’heureux papa, ce petit être portait déjà en elle la promesse d’un avenir de reine. C’est alors que Laurent posa la question fatidique à ses parents :

«  Comment elle s’appelle ma petite sœur ? »

Sa maman lui renvoya alors la question.

« Comment tu veux qu’elle s’appelle ? »

Laurent pris le temps de réfléchir avant de répondre, puis il commença :

«  Elle a la peau toute douce. Laurent, ça commence avec un « L », j’aimerais bien que son prénom commence par un « L » aussi. Comme ça on saura qu’on est frère et sœur. »

Laurent leva les yeux au ciel un instant, puis une lueur traversa son regard.

« Je sais ! Lina ça lui irait bien. En plus c’est facile à écrire Lina. Laurent c’est difficile. Je ne veux pas qu’elle ait de mauvaises notes au contrôle d’orthographe sur son prénom en CP. »

Célia était amusée de cette réponse et se pris à contempler le nouveau prénom proposé. Elle dit à son fils :

« Tu penses à tout mon Laurent. »

Puis elle se tourna vers son mari

« Qu’est-ce que tu en pense Manuel ? Notre petite Lina ? »

– Notre petite Lina. » Manuel se contenta de confirmer son approbation par ces trois mots et un grand sourire.

« Lina, Lina, Lina.» répéta Laurent en berçant doucement sa petite sœur dans ses bras.

« Ma Lina. »

*** 

Chapitre 26 – Manuel et Célia

Pendant la deuxième grossesse de Célia, les deux parents avaient pris du temps pour eux. Loin du travail et de toutes leurs préoccupations, ils avaient appris à se découvrir. Pendant vingt ans, ils se voyaient tous les jours, mais n’avaient pas réalisé qu’ils étaient devenus des étrangers l’un pour l’autre. Ils n’avaient même pas conscience qu’ils partageaient des passe-temps identiques, chacun de leur côté.

Deux mois après l’annonce officielle de la grossesse par prise sang, Manuel avait invité Célia à diner. Julie avait accepté de s’occuper de Laurent jusqu’à minuit.

A dix-neuf heures, Manuel avait accueilli sa femme avec un beau bouquet de roses blanches et roses. Ça allait tellement bien avec la robe bleue qu’elle portait. Il détacha une fleur rose, écourta la tige, arracha les deux épines qui trainaient encore et déposa le bourgeon éclot dans la chevelure délicatement tressée de sa femme.

Elle sourit, et déposa un baiser sur sa joue, tendrement. Il lui tendit le bras et elle l’attrapa joyeusement tout en penchant la tête vers l’épaule de son amant. Elle la laissa reposer là quelques instants pendant que tous deux se dirigeaient vers le portail d’un pas contemplatif.

Manuel était heureux. Il ne comprenait pas pourquoi il avait mis aussi longtemps à ouvrir les yeux. Sentir Célia tout près de lui, la sentir apaisée et joyeuse comme aux premiers jours de leur rencontre, le remplissait de bonheur. Il ne voulait pas gâcher ses instants de réconciliation par des réflexions inutiles et décida d’en profiter tout simplement. Il déposa un baiser sur le front de son aimée. Elle l’attrapa par la taille et le serra plus fort.

Il arrêta ses pas et leur progression et regarda sa femme droit dans les yeux. L’intensité du regard échangé témoignait de leur affection commune, de la complicité partagée. Manuel ouvrit les bras et accueillit Célia qui vint s’y réfugier.

« Je t’aime tu sais, lui dit Célia.

– Moi aussi, répondit son mari, et je ne te le dis pas assez. »

Là-dessus, il releva le visage de sa compagne par le menton, d’une main et de l’autre il vint caresser les cheveux de sa nuque, comme il l’avait fait lors de leur premier baiser.

Il l’embrassa avec tout l’amour qu’il éprouvait pour cette femme merveilleuse qu’il avait négligée. Une larme perla sur la joue des deux amants, simultanément. Il relevèrent leurs yeux embués et échangèrent un sourire qui illumina leurs visages d’oreille en oreille.

Célia se précipita au creux de l’embrasse de son mari et serra l’homme qu’elle redécouvrait du plus fort qu’elle le put pour ne pas qu’il s’envole. Manuel l’enveloppa avec la force et la tendresse de tout son amour.

***

Chapitre 27 – Julie

C’était un vendredi de juin. Au lieu de sortir avec ses amis, ce soir-là Julie avait accepté de garder Laurent pendant que les parents du garçon sortaient au restaurant. C’était la première fois en six ans qu’ils lui avaient demandé de garder leur enfant pour passer du temps ensemble. Jusqu’à présent, toutes les requêtes formulées avaient pour raison avancée le travail, ou encore telle ou telle réunion qui s’y rapportait.

C’est pour ça que Julie n’avait pas eu le cœur de refuser. Elle avait décommandé sa soirée. Son petit ami Alexandre comprendrait. Tout de même, elle se demandait ce que ce couple là allait bien se raconter pendant cinq heures entières. Ils étaient tellement raides et froids l’un envers l’autre et envers leur petit…

Elle plaignait Laurent. Elle voyait bien que cet enfant n’était pas apprécié à sa juste valeur. Il était calme, intelligent et généreux. Elle s’en rendait bien compte, mais ses parents eux, le traitaient comme une ombre. Ce soir-là elle n’avait pas de partiels à réviser, alors elle en profita pour discuter avec ce petit bout d’homme.

Il lui parla de son ami Mehdi et des prières du soir et de son vœu qui allait se réaliser avec son petit frère ou sa petite sœur qui allait naître dans six mois. Son discours amusa beaucoup la jeune fille qui le regarda avec de grands yeux et lui posa plein de questions, tant elle était curieuse du point de vue singulier de ce petit garçon. Il lui dit que tout allait changer dans sa famille maintenant. Il était persuadé qu’une famille nombreuse ça allait tout réparer.

Julie était fille unique. Elle n’avait jamais ressenti cette envie de faire partie d’un grand cocon familial. Elle aimait sont petit cercle de confiance privé. Elle ne se sentait pas seule comme Laurent. Elle avait des cousins, des cousines et des amis. Elle avait ses parents présents. Ils étaient toujours là pour elle.

Elle réfléchit à sa vie et se demanda à quel point elle aurait été différente si elle avait du partager son espace avec un autre enfant. Bah… Elle chassa vite cette pensée. Elle aimait sa vie telle qu’elle était et de toute façon, ses parents n’auraient jamais eu le courage d’élever un autre enfant. Ils dépensaient déjà bien trop d’énergie autour d’elle.

***

Chapitre 28 – Julie et Alexandre

Julie était en fac de droit en première année et Alexandre étudiait l’espagnol. Il était en deuxième année. L’année suivante, il s’était inscrit pour partir un an à l’étranger. Ce serait sa première grande aventure tout seul. Il rêvait de parcourir le monde et nourrissait une fascination pour l’Amérique du Sud et l’Asie. Il y a beaucoup trop de langues parlées en Asie. Alors il avait opté pour l’orientation principale abordable et pratique, l’espagnol. Il avait pris deux autres langues en option, l’anglais et le chinois, mais ces langues-là lui parlaient moins.

Julie et Alexandre s’étaient rencontrés en octobre, à un concert de jazz au Piano Vache, dans le quartier Latin. Tous les deux avaient été embarqués dans l’aventure par des amis. Sur place, ils appréciaient l’ambiance et surtout la musique. Ces notes qui sortaient directement des instruments. Ils étaient fascinés. Plusieurs fois, leurs yeux s’étaient croisés, pétillants et tout sourire. Quelques secondes ils étaient restés à se fixer.

Julie et ses amis étaient arrivés un peu tard, alors ils n’avaient pas trouvé de places assises. Entre deux chansons, Julie était allée respirer un bol d’air frais, seule, dehors. Alexandre l’avait vu sortir et s’était précipité pour la suivre. Cette grande blonde aux yeux verts l’intriguait. Etrangement. Peut-être était-ce l’assurance qu’elle dégageait. D’habitude, il était plutôt attiré par des jeunes femmes brunes, petites, aux yeux marron et à la peau dorée. Il fallait bien une exception pour déroger à la règle.

Cette exception, c’était Julie, et il l’avait suivie. Il la chercha des yeux en sortant et la trouva assise sur le pas de porte juste en face. Il s’approcha d’elle et engagea tout de suite la conversation. Leur discussion fut tout de suite animée. Ils avaient une joie de vivre complémentaire et une passion commune pour le quatrième art et apparemment pour le sixième aussi.

Dès les premières minutes, ils avaient déjà convenu de se retrouver au théâtre le samedi suivant, et là Alexandre l’invitait à se lever pour lui faire vivre la musique sud américaine à travers la cassette de Salsa qui tournait en boucle dans son walkman, ce jour-là. Il connaissait les pas et la chanson par cœur. Dès qu’il entendit les premières notes, il entraina la jeune femme le long de la rue dans un rythme exotique sur l’air de Siembra de Ruben Blades & Willie Colon[7].

Elle se sentait légère dans ses bras. Il exécutait des gestes précis et la faisait virevolter puis revenir vers lui d’un mouvement de la main, assuré. Sa présence l’électrifiait et la musique qu’elle entendait l’envoûtait.

Il se baladèrent dans les rues de Paris jusqu’au petit matin. Il la raccompagna chez elle et sur le pas de sa porte, ils échangèrent les numéros de téléphones de leurs parents respectifs. Puis Alexandre déposa un baiser sur les lèvres de Julie, qui leur offrit de quoi rêver jusqu’au samedi d’après.

***

Chapitre 29 – Alexandre

Alexandre le savait depuis qu’il était tout petit. Il était né pour découvrir le monde. Ses parents l’avaient initié. Ils lui avaient lu des récits de voyage et quand il y avait des reportages à la télé, sa famille ne manquait jamais de les dévorer.

A chaque célébration, Noël ou anniversaire, il savaient tous qu’ils allaient recevoir de l’équipement sportif pour s’entrainer, des livres, des récits de voyages, des magazines, ou des cassettes vidéo renfermant toutes sortes de documentaires sur le monde.

Ils regardaient toujours un documentaire sur le monde tous ensemble le samedi soir puis ils en discutaient. Ils partageaient leurs impressions, leurs lieux préférés, ce qu’ils en avaient pensé. Ils faisaient des rapprochements des comparaisons avec d’autres lieux qu’ils avaient virtuellement explorés. Il a passé toute son enfance à apprendre à avoir soif du monde, c’était la tradition familiale.

Les parents d’Alexandre n’avaient les moyens d’emmener leurs enfants bien loin et bien souvent. Alors ils ont économisé. Quand le plus petit des quatre garçons a eu dix ans, ils sont partis en voyage en Espagne. Paris/Barcelone ça ne se faisait pas en deux heures en avion à cette époque, mais en plus d’une dizaine d’heure en voiture.

Ils avaient chargé le Combi à bloc mais avec une certaine méthode. Leur départ avait pris la forme d’une expédition. Ils s’y étaient préparés pendant des semaines. Ils avaient établi un plan de route tous ensemble, ils avaient sélectionné les villes et villages où ils allaient s’arrêter pour manger ou pour passer la nuit. Chacun avait eu son mot à dire, même Tristan le petit dernier qui voulait faire un câlin à l’Ours de Madrid.

C’était le meilleur souvenir de famille qu’Alexandre avait. Le jeune homme aimait sa famille plus que tout au monde. Il partageait une complicité sans faille avec ses parents et ses trois frères. Il trouvait cela difficile de s’éloigner d’eux et en même temps c’était ce qu’il avait toujours désiré. Il était sûr que c’était la prochaine étape de son parcours de vie. Il avait hâte de la franchir.

***

[1] En français, cela se traduit « Je témoigne qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu, et je témoigne que Muhammad est le prophète de Dieu ».

[2] Ce qui voulait dire : « J’ai l’intention de faire la prière d’al-^maghrib » La prière d’al-^maghrib est la prière du coucher du soleil.

[3] Ce qui voulait dire : « Dieu est le plus grand ».

[4] « Soubhana Rabbi al-^Adhim » – Gloire à Allah, le Merveilleux.
« Sami^allahou liman hamidaH » – En vérité, Allah écoute celui qui prie pour lui.

[5] id.

[6] Ce qui voulait dire : «  Seigneur, toutes les prières te sont adressées. »

[7] https://www.youtube.com/watch?v=Gl5pX5MZPHQ

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8 thoughts on “WWW #19 – Impossible – Text #2

  1. Au vu de ce que tu as dit et écrit, je comprends mieux. Mais pense qu’elle est contente de te voir, et je crois bien que la réciproque est vraie ! C’est ce qui compte le plus ! 😉

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  2. Encore un super texte, fluide, réaliste et touchant… mais on veut connaitre la suite !!! Encore ! 😀
    PS : tu me fais aimer le roman feuilleton, qui l’eut crû ?!

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    1. Merci! C’est gentil de l’avoir lu. Je suis contente que ça t’ait plu. La suite est en préparation 🙂 Je prend un peu de retard. La famille ça mobilise ^^

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      1. C’est toujours un plaisir de te lire !
        Tu as raison de prendre du temps avec ta famille, c’est le plus important !
        J’ai beaucoup aimé le texte sur ta grand-mère d’ailleurs ! 🙂

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      2. Merci, c’est très gentil 🙂 J’en profite un max et merci pour le texte qui parle de ma mamie. C’est chou de passer des moments avec elle, même si parfois c’est très triste.

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