WWW#20 – A Key – Texte #3

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La Forteresse

Texte original par Ninefifteen

Tom m’avait parlé de sa famille. Il m’avait dit qu’elle pouvait être envahissante, que parfois il se sentait enfermé lorsqu’il passait du temps avec ses proches. Lui-même a hérité de ce côté possessif, mais il a compris la limite entre “très présent” et “collant”. Il a compris aussi que pour moi la solitude n’est pas un fardeau mais une bénédiction, dont j’ai besoin régulièrement.

C’est pour cela qu’après quelques ajustements dans nos façons de vivre, nous avons fini par bâtir une relation qui fonctionne malgré nos différences.

Mais je ne peux pas en demander autant à sa famille. Après tout, ce n’est pas avec eux que je sors.

*

J’avais quelques réticences en acceptant d’aller passer toute une semaine avec eux, dans le mas familial niché en plein cœur du Luberon.

Un endroit parfait pour la solitude me direz-vous : la nature sauvage et lumineuse de l’arrière-pays provençal, la tranquillité propre à ces endroits délaissés des hommes… j’ai accepté avec le secret espoir de trouver un moment pour savourer la richesse et la beauté du lieu. Seule.

*

Évidemment les choses ne se sont pas passées comme je l’espérais.

Sa famille est adorable, cette semaine quatre générations vivent sous le même toit et il n’y en a pas une qui ne m’adore. Ils ne savent plus quoi faire pour me contenter.

Chacun à son tour essaie de passer un moment privilégié avec moi. Je suis la première femme que leur petit-fils, fils, frère, oncle leur présente, alors je suis comme… l’attraction à ne pas manquer.

*

Je n’ai pas eu une seconde à moi le premier jour. Ni le deuxième. Pas avant que tout le monde ne soit couché, et le mas, entièrement calfeutré. Toutes les fenêtres, tous les volets sont fermés, la porte d’entrée verrouillée à double tour. Impossible de sortir prendre l’air, alors que j’en aurais bien besoin. J’en suis au troisième jour de sociabilisation intensive et je sens que je commence à étouffer.

Mais je ne sais pas où diable ils rangent les clefs.

De cela aussi Tom a hérité — ranger les clefs quelque part avant d’aller se coucher. Laisser tout en ordre pour s’endormir sereinement. Franchement, je n’ai jamais compris cela — mais au moins chez nous je sais où sont les clefs.

Ici ce n’est pas le cas. Je sans poindre la claustrophobie.

J’entends la respiration régulière et calme de Tom à côté de moi. Il est trois heures du matin et il dort comme un bienheureux.

Avec précautions, je me faufile hors du lit, entrouvre la porte de la chambre et me glisse dans le couloir. L’épaisse moquette étouffe mes pas. Je passe devant d’autres portes. Pas un bruit n’en émane, pas un rai de lumière ne filtre au-dessous. Tout le monde dort.

J’ai la bouche sèche et les mains moites. Je ne pensais pas qu’être entourée constamment me pèserait à ce point. J’ignore si Tom l’a remarqué.

J’ai atteint l’escalier qui mène au salon. Mes yeux se sont peu à peu habitués à l’obscurité, et je distingue quelques contours. J’agrippe la rambarde et, lentement, aussi légère que possible, je commence à descendre. Marche après marche. En tâchant de ne pas les faire grincer.

Le froid du bois sous mes pieds, et celui des dalles lorsque j’arrive dans le salon, me font du bien mais ne suffisent pas. J’ai besoin de respirer l’air du dehors, chargé du parfum des fleurs. J’ai besoin d’entendre le bruissement des insectes et les hiboux qui hululent. J’ai besoin de sentir sur ma peau la fraîcheur de la nuit — et seulement elle. Pas les effleurements — certes bienveillants — de quasi inconnus. Pas le brouhaha des conversations. Pas les odeurs de vieux meubles restés trop longtemps fermés.

En tâtonnant je me dirige vers l’étagère à côté de l’entrée. Toute personne sensée y aurait déposé les clefs.

Las, elles n’y sont pas.

Je me retourne, faisant face à l’immense salon plongé dans la pénombre. Je sais combien cette pièce est vaste mais à présent elle m’apparaît minuscule, comme si les murs se resserraient autour de moi, comme si les pierres ancestrales qui les composent allaient devenir mon caveau.

Je frissonne. Je dois vraiment sortir d’ici.

J’avance un peu en espérant ne rien cogner, ne rien faire tomber — quelle idiote j’ai été de ne pas prendre mon portable pour m’éclairer.

Mon orteil fait connaissance avec un meuble et j’étouffe une exclamation de douleur. C’est une chaise que j’ai heurtée — je tâtonne un peu, trouve la table à côté, et je l’explore de mes mains, centimètre par centimètre. Je fais le tour de la table, tâchant de ne plus me cogner…

Un mince faisceau de lumière apparaît dans l’escalier et je me fige. J’ai réveillé quelqu’un… il va falloir que je trouve une explication…

Je reconnais la silhouette de Tom alors qu’il me rejoint.

— Qu’est-ce que tu fais debout à cette heure-ci ? me demande-t-il, une sincère curiosité dans sa voix ensommeillée.
— J’ai besoin de prendre l’air. Mais vous avez cette foutue manie de planquer les clefs et…

Tom étouffe un rire et me caresse le bras.

— Viens, murmure-t-il. Je vais te montrer où elles sont.

Il me conduit à l’antique cuisine. Sur le rebord intérieur d’une des fenêtres se trouve un cendrier fermé en terre cuite — personne ne fume dans la famille. Tom l’ouvre et en sort les clefs tel le magicien tirant un lièvre de son chapeau. Je m’offusque à voix basse :

— Pourquoi les mettre là-dedans ?
— Aucune idée, murmure Tom avec un sourire amusé.

Il dépose un baiser sur ma joue.

— Mais pense à les remettre en revenant, ajoute-t-il en s’éloignant vers l’escalier.

Mais une fois au milieu de la cuisine, il se fige et se tourne légèrement vers moi :

— Enfin, si tu as envie de revenir…

J’émets un mince sourire pour le rassurer, et lui emboîte le pas. Et alors qu’il remonte à l’étage, je prends la direction de la porte d’entrée. J’insère avec soulagement la clé dans la serrure. Je vais enfin sortir de cette forteresse d’ombres et de silence.

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