WWW#21 – Protection – Texte #2

Toujours là

Texte original par Ninefifteen

Dans le château, malgré la nuit tombée, l’atmosphère était étouffante ; les croisées, au rez-de-chaussée, étaient toutes entrouvertes.

— Vous êtes sûre, Diane ? Vous préférez vraiment rester ici ?

A la lueur des rares bougies allumées, Diane regarda le roi, son mari, de ce regard digne et résolu qu’elle avait lorsque sa décision était prise. Le couple royal resta silencieux un moment, les yeux dans les yeux ; face à ce regard bleu auquel il ne pouvait résister, le roi eut un léger sourire, et abdiqua :

— Faites selon votre désir…
— J’imagine que vous comprenez ma décision ?
— Je sais bien que vous n’aimez pas la politique. Mais vous savez que ce soir, particulièrement, ce n’est pas de gaieté de cœur que —
— Je l’espère. Ce… son nom m’échappe. Ce prince avec qui vous traitez. Il ne sait pas que le soir de la cérémonie de passage nous est réservé ? Il veut traiter avec nous, et ignore nos traditions ? Ah, comment s’appelle-t-il déjà… ?
— Le prince Barca.
— C’est ça. Il devait arriver il y a trois jours…
— Il dit avoir été retardé par une bande de tigres…

La reine haussa les épaules et se mit ostensiblement à regarder ailleurs. Elle n’avait que faire des élucubrations de ce jeune prince arrogant. Elle avait le sentiment diffus qu’il ne disait pas toute la vérité sur son retard. Elle lui en voulait. Pourquoi fallait-il qu’il soit là aujourd’hui ? Qu’il accapare le roi, ce soir-là précisément — même pour quelques heures ?

Diane saisit soudain la main de son mari, et la serra entre les siennes :

— Revenez au plus tôt. Moi…

Elle s’interrompit pour regarder de nouveau ailleurs, à sa droite ; un sourire se dessina sur ses lèvres, léger, tout juste perceptible. Ce qu’elle regardait ainsi était un lit minuscule, au creux duquel était blottie, dans une chemise de soie blanche, une enfant. Diane fit un pas et vint se poser sur le lit, doucement, pour ne pas la réveiller.

— Moi, reprit-elle, je vais rester auprès de Margot.
— Elle a un sommeil de plomb, dit le roi, de ce ton béat qu’il prenait toujours dès qu’il s’agissait de cette enfant. La cérémonie l’a épuisée…
— C’est plutôt son escapade dans le jardin, quand sa servante a voulu lui mettre sa robe, qui l’a épuisée !
— C’est de vous qu’elle tient ça… cette façon de ne jamais vouloir se laisser faire…
— La vie est dure. Il vaut mieux qu’elle ait ce caractère, que votre trop grande gentillesse… après tout, elle sera reine un jour.

Diane détacha son regard de sa fille et le posa sur son mari :

— Partez maintenant, vous reviendrez d’autant plus tôt. Je vais veiller là en vous attendant.
— J’essaierai d’écourter l’entretien, je vous le promets.

Il l’embrassa sur la joue, et se dirigea vers la porte. Lorsqu’il en franchit le seuil, il se retourna ; Diane s’était penchée en avant et lui tournait le dos. Peut-être était-elle en train de jouer avec une des boucles blondes de la petite fille, ou de lui caresser la joue. Il les regarda un instant, cette femme belle et exigeante, leur enfant déjà têtue et sauvage, et face à elles il eut l’impression d’être atteint dans sa chair même ; il les aimait.

***

Il ne savait pas qu’au dehors, tapis près de la fenêtre, quatre hommes observaient la même scène.

— Beurk, murmura l’un d’entre eux. C’est cucul, les rois.
— Silence ! souffla un autre en lui donnant une tape à l’arrière du crâne.

Ce dernier était plus grand que les autres, échevelé, et avait le regard un peu fou. Il semblait être le meneur. Il s’éloigna quelque peu de la fenêtre pour se glisser derrière un des gros arbres du jardin où ils se trouvaient, et fit signe à ses camarades de le rejoindre. En cercle resserré, penchés les uns vers les autres, ils délibérèrent un moment à propos de ce qu’ils venaient de voir.

— On attend de voir passer le roi et après on fonce, dit l’un.
— Faut d’abord attendre que la reine parte, répondit un autre sur le ton de l’évidence.
— Pas possible, répliqua le troisième. Elle a dit qu’elle allait attendre là, non ?
— Et on est morts si on la touche, reprit le premier.

Les trois regardèrent alors leur chef, qui n’avait encore pas prononcé un mot, dans l’attente d’une solution.

Le chef prit un peu de temps pour rassembler ses idées, puis il murmura posément :

— Je pense aussi que la reine va vraiment rester dans la chambre avec la gamine. On va attendre que le roi parte, puis on ira prendre la gosse, et tant pis pour la reine, il faudra se débarrasser d’elle.

Il parlait avec le soin d’un aristocrate, sauf lorsqu’il mentionnait l’enfant — alors s’entendaient les accents du mépris. Il étouffa un rire et ajouta :

— Si c’est le châtiment que vous risquez qui vous fait peur, vous pouvez toujours disparaître dans la nature… en repartant avec Barca, par exemple…

Les trois autres hommes se concertèrent. Ils arrivaient à la conclusion que cette idée était la meilleure lorsqu’ils entendirent le galop d’un cheval sur les pavés. Ils se retournèrent ; devant eux passa le roi.

— C’est le moment, dit le meneur. Tu as la drogue ? ajouta-t-il en se tournant vers l’homme à sa gauche.

L’autre répondit que oui et sortit d’un sac un chiffon à l’odeur aigre.

— Tiens ça loin de nous, espèce d’idiot ! s’exclama le meneur, avant d’ajouter : les valets doivent dormir, allons-y.

Ils rejoignirent la fenêtre ; Diane s’était levée pour rallumer une bougie éteinte, maintenant ainsi assez de lumière pour contempler sa fille à loisir.

Laissant les deux autres monter la garde, le meneur et l’homme au chiffon se glissèrent comme des couleuvres dans la chambre ; mais un des battants de la fenêtre grinça et la reine se retourna aussitôt, alertée ; alors tout se passa très vite.

Voyant les hommes s’approcher de l’enfant, elle se jeta sur eux en criant ; l’un d’eux la gifla violemment et elle tomba sur le lit ; Margot se réveilla mais n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait — la drogue l’assomma en quelques secondes. Sa mère voulut se lever, suivre l’homme qui emportait sa fille vers la fenêtre, mais l’autre la repoussa et l’immobilisa sur le lit en glissant contre sa gorge une lame.

— Tu aurais du suivre ton cher mari, dit-il entre ses dents. Ça t’aurait évité de mourir bêtement… “Majesté”.

A la lueur des bougies, à sa dernière seconde, Diane reconnut en cet homme le propre frère de son mari.

***

A son retour, le roi ne trouva qu’un tout petit lit vide, où gisait le corps de Diane, souillé par le sang que sa jugulaire tranchée répandait sur son beau corsage bleu.

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6 thoughts on “WWW#21 – Protection – Texte #2

  1. Quel univers riche et fascinant! Tant au niveau des émotions dépeintes que des personnages. C’est à la fois tendre et violent et ça donne un résultat très fort. Un monde sans scrupules dans lequel toutes sortes d’individus se côtoient. Tu as créé un terreau fertile pour développer ton histoire.

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