WWW#24 – Scent – Texte #3

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Une Note d’orange

Texte original par Ninefifteen

Je ne sais pas comment tout cela a commencé. Et encore moins pourquoi. Ni ce qui se cache derrière les derniers… événements.

Toujours est-il qu’hier soir encore, j’étais au feu d’artifice de la Fête de l’Eté, sur la plage de la ville côtière de Zhashell, où j’ai toujours vécu. Comme tous les ans la foule était dense, communiant dans une atmosphère de joie et de partage, inondée de couleurs enchanteresses et de clameurs émerveillées. L’air était si chargé d’iode que j’aurais presque pu le goûter.

J’étais arrivée un peu tard, prise encore une fois par mon travail — cela aurait-il changé quoi que ce soit à ce qui s’est passé, si seulement j’avais été à l’heure ?

Ayla, ma petite sœur et tout ce qui me restait d’une famille dévastée, était déjà parmi ces gens et attendait que je la rejoigne. Je repensai à ses vingt ans, trois jours plus tôt — je lui avais offert ce qui à mes yeux symbolisait son passage de jeune fille à jeune femme : un parfum. Un vrai, pas une de ces odeurs sans finesse pour midinette branchée. Une fragrance que j’avais fini par faire composer, à partir de senteurs qui lui ressemblaient : des fleurs blanches, des épices, une note d’orange.

A mon grand soulagement, elle l’avait adoré, et m’avait même assuré qu’elle le porterait tous les jours. Son sourire radieux à ce moment avait suffi à faire mon bonheur.

Je la cherchais depuis dix bonnes minutes lorsqu’enfin je la repérai, à quelques mètres devant moi. Elle me faisait de grands signes pour m’inviter à la rejoindre. Je répondis par un geste enthousiaste et entrepris de me frayer un chemin jusqu’à elle à grand renfort de “Pardon” et “Excusez-moi”…

C’est là que tout bascula. En un battement de cœur. La terre se mit à trembler ; aussitôt les gens refluèrent en panique vers les terres, persuadés que c’était la mer qui subitement se déchaînait.

Surprise, bousculée de tous côtés, Ayla n’eut pas tout de suite le réflexe de fuir. C’est alors que la terre s’ouvrit, dans un déchirement de roche qui fracassait les sens. L’instant suivant une fracture nette et soudaine séparait en deux la plage, sur des kilomètres. Un rideau de lumière aveuglante jaillit de cette béance, une flamme violette s’élevant furieuse dans la nuit, érigeant une barrière entre ma sœur et moi…

Ayla était au bord du précipice. Elle me jeta un regard apeuré — elle n’avait pas la force de bouger, paralysée par le spectacle incompréhensible qui se déroulait sous nos yeux.

Je cherchai frénétiquement un moyen de l’atteindre — la flamme me devança. La lumière se coula autour d’elle, enlaçant ses jambes, puis son buste et ses bras, langoureuse et douce… puis elle la souleva de terre, lentement, l’attirant vers le vide…
— Ayla !!
Je hurlai, me précipitai vers la fracture — et alors que la lumière entraînait ma sœur dans ses abysses, d’un seul élan, j’y plongeai moi aussi.

*

J’atterris sur un sol dur et râpeux comme du bitume, dans une position humainement impossible, comme une marionnette désarticulée. Je me levai tant bien que mal, meurtrie de toutes parts, la tête bourdonnante. Je réalisai que des gens circulaient autour de moi, empressés, occupés, absolument indifférents à mon arrivée inexplicable. C’était comme s’ils ne me remarquaient même pas. Je sondai les alentours, le cœur battant… aucun signe d’Ayla.

Je pris alors conscience de l’endroit où j’étais. C’était un quai de gare qui ressemblait à ceux de Zhashell — mais le train qui entra à ce moment-là n’avait rien à voir avec tous ceux que je connaissais. Comme s’il était en avance de trente ou quarante ans, technologiquement parlant. Je sentis mon cœur me remonter dans la gorge, mon sang battre sourdement à mes tempes. J’observai mieux les gens — ils portaient tous des lunettes, si fines et discrètes que je ne les avais d’abord pas remarquées. L’idée absurde me vint qu’ils devaient être en train de contempler une autre réalité.

Qu’était ce monde ? Et pourquoi diable Ayla y avait-elle été envoyée ? Je devais la retrouver.

Je parcourus l’ensemble du quai, regardant partout autour de moi — aucune trace de ma sœur. La peur me coupait le souffle mais je devais avancer…

Je fouillai la gare de fond en comble. A plusieurs reprises la stupeur me figea en face de… d’objets que je n’avais jamais vus, dont j’ignorais le nom et l’usage. Je commençais à envisager de sortir de cette gare quand je remarquai un escalier de métal un peu à l’écart. Il menait à une plate-forme vide à l’étage supérieur. Je m’y précipitai.

La plate-forme n’avait qu’une seule issue : un long couloir qui allait s’assombrissant. Je l’empruntai.

Je finis par ne plus rien y voir et ne pus me rendre compte qu’il tournait que parce que mon visage déjà meurtri heurta un mur. Je décidai d’avancer plus lentement, parcourant ce même mur du bout des doigts, redoutant à chaque centimètre de rencontrer une texture étrangère à ma réalité…

Je n’avais aucune sensation hormis ce toucher lisse et vide d’informations. Aucun bruit pour couvrir le martèlement de mon cœur. Pas de saveur palpable dans l’air comme l’avait été le sel de la plage, aucune image capable de transpercer le noir pur de ce couloir. Le néant.

Je ne pensais qu’à ma sœur. Était-elle passée par ce couloir elle aussi ? J’imaginais à quel point elle devait avoir peur — et je n’étais pas à ses côtés. Ma petite sœur, si précieuse pour moi — et j’avais échoué à la protéger… les larmes me montèrent aux yeux.

Et soudain je me figeai net. Au milieu du néant quelque chose venait de pulvériser mes sens — des fleurs blanches, des épices, une note d’orange.

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