WWW#25 – Restricted access – Text #1

Vérité

Texte original par Ninefifteen

Il vous est vivement conseillé de lire le texte qui précède 🙂

Ayla avait atterri sans heurt, dans l’herbe d’un vaste jardin. Il était structuré, soigneusement entretenu, riche de plantes toutes plus épanouies les unes que les autres, et rappelait les parcs entourant les châteaux de jadis. Ayla repensa aussitôt à une bâtisse de ce genre qui se trouvait en périphérie de Zhashell et où sa sœur l’emmenait parfois, lorsqu’elle était petite — sa sœur. Son cœur se serra. Elle vivait seule avec Fawn depuis qu’un accident avait emporté leurs parents. Ayla avait treize ans à l’époque, et Fawn s’était retrouvée à devoir l’élever. Depuis, elles étaient tout l’une pour l’autre…

Ayla se demanda si Fawn avait sauté dans le gouffre à sa poursuite — elle en était bien capable. Elle aurait donné cher pour être à ses côtés à ce moment — dans cet endroit dont elle ignorait tout, dans cette situation insensée.

Il n’y avait personne aux alentours alors elle décida d’avancer. Tout droit. Ce n’était pas en restant là où la lumière violette l’avait déposée qu’elle apprendrait quoi que ce soit qui puisse l’éclairer.

Elle finit par déboucher dans la cour d’un château ancien. Une vingtaine de personnes lui tournaient le dos et observaient la bâtisse, le nez en l’air, tandis qu’une autre qui leur faisait face s’adressait à l’assistance. Cela avait toutes les allures d’une visite guidée.

Se faufilant entre les haies, Ayla parvint à rejoindre le groupe, se glissant sur le côté pour ne pas être remarquée du guide. Les gens étaient vêtus de matières qu’elle n’aurait su identifier, et portaient tous des lunettes, très fines, presque transparentes. Elle aperçut du texte — illisible à cette distance — qui défilait sur les verres. Encore fallait-il que ce soit du verre — à ce stade elle n’était plus sûre de rien.

Le guide entraîna le groupe vers le bâtiment en poursuivant son discours. Ayla comprit qu’il s’agissait d’un lieu important pour l’histoire locale, qui avait été successivement domaine seigneurial, caserne, prison, et enfin tribunal — ce qu’il était toujours à l’heure actuelle et ce, depuis plus de deux cents ans.

Ils passèrent tout près de l’une des tours qui flanquaient la bâtisse et Ayla eut soudain le besoin impérieux de s’en approcher — presque comme si une voix le lui imposait. Il n’y avait pas de porte ; elle entra d’un pas prudent. Du centre s’élevait un escalier en colimaçon ; un panneau suspendu à hauteur d’homme indiquait “Accès réservé”. La jeune femme jeta un coup d’oeil par-dessus son épaule : personne. Un mélange de curiosité et d’excitation la saisit — presque à en oublier l’étrangeté de sa situation. Alors elle souleva le cordon qui supportait le panneau, et, passant au-dessous, se mit à gravir l’escalier.

***

En reconnaissant le parfum d’Ayla, je m’étais mise à courir dans le noir, hurlant son nom, espérant une réponse… l’étrangeté du lieu et la peur de percuter un mur étaient devenues secondaires, puisque j’avais la conviction que ma sœur était là. Alors lorsque le sol se déroba sous mes pieds, je n’eus aucun moyen de réagir.

La chute me sembla interminable et s’acheva sur les dalles anciennes d’une petite pièce ronde, percée de multiples fenêtres. La lumière entrait à flots et je dus fermer les yeux pour m’épargner une douleur brûlante. Avec précautions, un peu sonnée, je m’assis. Mes mains frémissaient. Mordre la poussière deux fois en quelques heures me mettait les nerfs à vif.

Quand la clarté me parut supportable, je me relevai et parcourus la pièce du regard. Elle était assez quelconque, meublée à l’ancienne. Rien à voir avec la gare ultramoderne d’où je venais. C’était à n’y rien comprendre. Le plafond était lisse et sans fêlure, comme si je ne l’avais pas traversé un instant plus tôt ; il n’y avait qu’une seule porte, que je trouvai bien sûr verrouillée. Le cœur battant je me ruai vers une des fenêtres — pour constater avec horreur qu’au moins six étages me séparaient de l’immense parc qui s’étendait en contrebas. Alors je me lançai dans une fouille fébrile des meubles, à la recherche d’une clé ou de tout objet qui m’aiderait à m’en sortir…

— C’est inutile.
Je me figeai net. J’étais seule dans cette pièce et à ma connaissance je n’étais pas schizophrène.
— Tu ne sortiras pas d’ici, ajouta la voix désincarnée.
Je n’aurais su déterminer si elle appartenait à un homme ou une femme ; elle était si neutre qu’elle me glaça les os.
— Qui… qui êtes-vous ? balbutiai-je, regardant machinalement vers le plafond.
La voix ignora ma question et poursuivit son discours.
— Je sais quel fardeau tu portes. Tu dois cesser de mentir… Seule la vérité te permettra de sortir d’ici.
— Je ne vois pas de quoi vous —

Une force invisible, surhumaine, me punaisa au mur, et un flot d’images déchira mon esprit.

Une dispute après le dîner, une soirée clandestine, la voiture disparue en pleine nuit, et le lendemain, un policier sur le perron.

La pression disparut brusquement. L’air s’engouffra de nouveau dans mes poumons et je l’inspirai à pleine bouche, comme si ma vie en dépendait. Mes jambes tremblaient et je dus me coller au mur pour ne pas tomber. Je revis Ayla, ce matin-là, cueillie au réveil par la plus funeste nouvelle qu’une enfant puisse apprendre — la mort de nos parents. Tout le monde croyait à un accident…

— Elle n’a pas besoin de connaître la vérité, dis-je bravement en refoulant les larmes qui menaçaient de m’envahir.
— Veux-tu donc qu’elle construise sa vie de femme sur tes mensonges ?

Le désespoir me traversa comme une lame de fond. Ayla s’émancipait peu à peu de moi, et je la regardais s’épanouir de jour en jour, comme une fleur qui éclot. Et cette belle histoire qu’elle s’écrivait, je ne pouvais pas l’entacher davantage…

Un bruit émana de la porte, rompant le fil de mes pensées. Quelqu’un essayait d’entrer — et je n’avais rien pour me défendre.

La porte s’entrouvrit d’abord et je retins mon souffle, poings fermés, mâchoires serrées ; et puis elle s’ouvrit en grand…
— Ayla ?
— Fawn… ?

Nous restâmes immobiles un instant, ébahies de nous retrouver là, et puis Ayla se jeta dans mes bras. Je l’étreignis de toutes mes forces, comme si ce devait être la dernière fois, et souris en reconnaissant sur sa peau la note d’orange. Elle s’écarta légèrement pour me regarder. Un grand sourire éclairait son visage.

— J’étais sûre que tu m’avais suivie, s’exclama-t-elle. Je suis tellement soulagée que tu sois là. Avec toi, il ne peut rien m’arriver !

Mon cœur se serra. Les images imposées à mon esprit par la voix de ces lieux dansaient toujours devant moi. Si elle savait… il fallait partir au plus vite.

J’allais proposer à Ayla de nous enfuir par la porte restée ouverte, quand celle-ci claqua.

Je sentis ma petite sœur tressaillir. Elle s’évada de mes bras, voulut rouvrir cette maudite porte, s’acharnant contre le battant obstinément fermé… et j’eus la profonde conviction que la voix disait vrai.

— Ayla, écoute…
Elle se tourna vers moi, le visage bouleversé.
— Qu’est-ce qui se passe ici, à la…
Elle s’interrompit en croisant mon regard.
— Fawn ? Ça va ? demanda-t-elle prudemment.

Le sentiment que je la voyais pour la dernière fois m’empoigna comme une serre, me coupant le souffle. Et pourtant il fallait que je parle…

— Il… il paraît que le seul moyen de sortir d’ici, c’est de dire la vérité, articulai-je.
— Et alors ? Je t’ai toujours tout dit…
— … mais pas moi, répondis-je doucement.
Ayla fronça les sourcils et fit un pas de plus vers moi.
— On t’a toujours dit… que nos parents étaient morts dans un accident, repris-je. Un accident de voiture, à minuit, en rentrant du cinéma. Mais… tu ne connais pas toute l’histoire…
— Mais puisque c’était un accident… qu’est-ce que ça changerait que j’en sache plus… ? … C’était bien un accident, n’est-ce pas ?

Je m’approchai à mon tour. Nous étions tout près l’une de l’autre à présent. La confusion était lisible dans son regard.

— Ayla… en fait…

La gorge nouée, peinant à chaque syllabe, j’entrepris alors de combler les blancs dans l’histoire avec laquelle elle avait grandi. J’avais presque dix-huit ans et j’étais en rébellion permanente. En quelques mois, je m’étais teint les cheveux en bleu, fait percer le nombril et tatouer le bras droit de l’épaule jusqu’au coude, contre l’avis parental. Et ce soir-là je voulais rejoindre des amis — de mauvaises fréquentations, en y repensant — et bien sûr mes parents refusèrent. Une violente dispute éclata, et n’en voyant pas la fin, je feignis de céder et d’accepter le règlement de la maison.

Deux heures plus tard, quand tout fut calme, je m’éclipsai en douce par la fenêtre de ma chambre, grisée par cette transgression. En rentrant, vers une heure du matin, je remarquai que la voiture n’était pas dans l’allée, et mes parents, pas à la maison. J’en déduisis qu’ils étaient partis à ma recherche… j’hésitai à les appeler, à enterrer la hache de guerre — mais ma colère était encore trop vive pour que je m’abaisse à le faire.

Le lendemain matin, un policier m’annonça qu’on avait retrouvé leur voiture dans un ravin. On estimait le moment de l’accident à trois heures du matin. Mon monde s’écroula en un instant… je fondis en larmes. Je devais tout dire à ce policier — lui dire que c’était ma faute, uniquement, la faute de ma stupidité et de ma colère… c’est à ce moment qu’Ayla me rejoignit, un air interrogateur sur son visage encore ensommeillé. Impressionnée par le policier, elle se colla à moi… et sentir son petit corps lové contre le mien me jeta crûment face à la douloureuse responsabilité qui m’incomberait désormais.

— … alors j’ai décidé de me taire, expliquai-je dans un souffle. J’avais peur qu’en disant la vérité, on ne me laisse pas rester avec toi… veiller sur toi, te protéger…

Les yeux d’Ayla brillaient, comme deux émeraudes se détachant sur son visage bouleversé. Je tombai à genoux à ses pieds, relâchant enfin mes larmes.

— C’est ma faute, Ayla, c’est ma faute si nos parents sont morts. Et je voudrais tellement, tellement pouvoir me racheter… mais si tu ne veux plus de moi dans ta vie, alors…

J’étais incapable de poursuivre. L’idée qu’elle ne me considère plus comme sa sœur me déchirait. Je n’avais pas assez d’une vie pour lui rendre autant que ce que je lui avais pris. Ma dette envers elle était infinie… Elle resta immobile et je n’osai pas lever les yeux vers elle. J’attendais la colère, les larmes, la haine peut-être même — toutes choses que je lui aurais pardonnées, en tendant même l’autre joue.

Et puis lentement elle se mit à ma hauteur. Elle prit mon visage entre ses mains et plongea son regard dans le mien. Ses yeux brillaient encore mais elle s’efforçait de rester calme, presque sereine… je réalisai alors qu’il y avait en elle bien plus de sagesse que je ne l’avais vu. Elle esquissa un sourire.

— Tu as toujours été là pour moi, Fawn, commença-t-elle. Tu m’as même suivie jusqu’ici, pour me sauver. Je te dois tellement…

L’émotion s’empara finalement de ses traits et elle se blottit contre moi. Je sentis ses larmes se faufiler contre mon cou et mon cœur se serra.

— Peu importe ce qui s’est passé… ce que tu crois avoir fait… je ne te reproche rien… tu es, tu seras toujours ma sœur.

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4 thoughts on “WWW#25 – Restricted access – Text #1

  1. Wow! C’est genial de pouvoir lire la suite de l’histoire! Il se passe tellement de choses en si peu de lignes! C’est magnifiquement écrit. J’aime le monde que tu as créé et la façon dont tu le décris par touches intrigantes parsemées au fil de la narration.
    Quelle belle relation entre les deux soeurs. ❤

    Liked by 1 person

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