WWW #25 – Restricted Access – Text #2

La Villa

Texte original écrit par B.screen-shot-2016-12-23-at-21-50-49
Chapitre 1 – Prémisses

Ils montèrent dans la vieille 305 qui allait les conduire lentement et sûrement à la villa abandonnée que Lina avait repérée une semaine plus tôt en faisant des recherches pour son documentaire. La jeune femme était surexcitée à l’idée de braver cet interdit. Elle aimait par-dessus tout résoudre les mystères, découvrir les nombreuses histoires qui imprègnent toujours l’atmosphère émanant des lieux anciens. Elle avait lu toutes les dépêches qu’elle avait pu trouver dans la presse, tout ce qui expliquerait le destin ruiné d’un bâtiment qui portait en lui tant de promesses à sa construction. Elle s’apprêtait à conter l’histoire ainsi rapiécée à Jean au fur et à mesure de leur progression dans l’immense demeure. Le script naîtrait au fil de leurs pas et ils partageraient encore une aventure de plus.

Dans la voiture, Jean l’observait. Il ne pouvait s’empêcher de boire ses mots enthousiasmés et de la dévorer de yeux. Comme il aurait aimé la serrer dans ses bras en cet instant, calmer son enthousiasme par une étreinte engagée sur un instant de passion. Etre à ses côtés était une chance et un plaisir immense, mais aussi une torture de chaque instant. Il n’avait qu’une hâte, celle d’en finir avec cette journée qui le mettait si mal à l’aise. Il se sentait gaspillé. Il avait parfois l’impression de se perdre, de se noyer dans cet amour inutile qu’il ressentait pour Lina. Il avait bien l’intention de tenter le tout pour le tout sur ce nouveau tournage. L’ignorance de l’issue de cette perspective lui glaçait les entrailles. Et si elle le repoussait ? Il n’avait aucun doute à ce sujet. C’était ce qu’elle allait faire, il s’en était persuadé. C’était pour cette raison qu’il n’avait rien tenté jusqu’alors.

Lina regardait Jean avec une joie infinie. Depuis qu’elle l’avait rencontré quatre ans plus tôt, les deux compères étaient inséparables. Il était toujours là pour elle. Au travail et dans leur vie privée, il se montrait toujours amical et prévenant. Elle voyait en lui un compagnon prêt à la suivre dans toutes ses aventures insensées, un ami fidèle sur qui elle pourrait toujours compter, un élément stable dans sa vie mouvementée. Elle s’était toujours demandé si ses sentiments à lui dépassaient l’horizon des siens, mais comme il n’avait jamais rien dit, ni laissé paraître, elle n’avait jamais abordé le sujet. Il répondait toujours présent et ne réclamait jamais rien. Il souriait à toutes ses blagues même les plus ridicules et Dieu sait si elle en sortait. Aujourd’hui, il lui semblait que son ami était plus pensif qu’à son habitude, son ton plus sec. Il semblait préoccupé comme s’il n’avait pas envie d’être là. Elle avait tenté d’aborder le sujet plusieurs fois. Elle lui avait même proposé de reporter le shooting, mais chaque fois il avait refusé catégoriquement, sans lui apporter plus d’explications. Il était encore plus économe sur ses mots qu’à son habitude.

Jean était nerveux. Il était éperdu d’amour pour Lina. Il avait prévu de lui déclarer sa flamme en ces lieux qui éveillaient tant de passion, tant d’ambition en elle. Il espérait que toute cette émulation s’ajouterait à l’affection qu’elle ressentait pour lui et puisse faire pencher la balance en sa faveur. Il savait qu’il jouait gros en lui avouant ses sentiments. Leur histoire, cette amitié qu’ils chérissaient tant. Seulement voilà, depuis plusieurs mois déjà, ses sentiments étaient devenus trop lourds à porter sans voix. Il n’assumait plus de voir Lina rencontrer d’autres hommes et de les voir eux se rapprocher d’elle, alors que c’était lui qui était là pour elle. Chaque jour à ses côtés, pour le meilleur comme pour le pire. Il sentait Lina se détacher. Il avait peur qu’elle saute le pas. Il avait encore plus peur de la pousser à s’éloigner par son agressivité grandissante. Il ne voulait pas en venir à se reprocher toujours son manque de courage dans sa vie amoureuse. Il avait perdu toute sa patience d’oreille prévenante. Il avait envie de plus que cette présence distante qu’elle lui offrait. Il avait envie d’être tout près d’elle. Aussi près qu’il lui soit corporellement donné d’être. De l’aimer comme un homme aime une femme qui lui plaît. Elle lui plaisait tant. Chez elle, tout l’attirait tellement qu’il ne pouvait plus contenir cette force qui le poussait vers elle

***

Jean n’avait pas désiré Lina dès leur première rencontre. Cette passion sans bornes qu’il éprouvait à présent pour elle était née à force de rencontres, de temps passé ensemble. A première vue, Lina n’était pas son type de femme, trop peu sportive et un peu trop bavarde, toujours fourrée dans ses livres. Jusqu’à présent, il avait fréquenté des filles à l’esthétique ferme, et au visage masqué par une couche épaisse de couleurs qui redessinait leurs traits. Des filles qu’il avait rencontrées sur les bancs des stades de foot qu’il fréquentait avec ses amis de lycée, ou en salle de sport.

Depuis qu’il avait rencontré Lina, Jean avait peu à peu négligé les soirées programmées qu’il consacrait à boire des bières devant un match, ou sur les bancs du stade. Même la fréquence de ses entrainements en avait été entamée. Il n’avait pas arrêté le sport – non, il ne pouvait pas vivre sans – mais il avait changé ses habitudes petit à petit. Au lieu d’y passer ses soirées, il se levait plus tôt le matin pour se dégourdir les jambes le long du vieux port, ou il prenait sa voiture et se lançait sur les parcours de trail qui couraient le long des calanques. Parfois il s’offrait même une baignade matinale. Cela lui permettait aussi de contrôler son attirance pour Lina. Une fois son exercice terminé, son esprit était moins chargé, comme temporairement libéré de l’emprise qu’elle exerçait sur lui. Il redevenait l’homme qu’il était sans elle, avant elle. Sa présence, sa confiance en lui s’en trouvaient rétablis l’espace d’une journée.

Jean était sûr de ses sentiments. C’était aussi ce qui rendait la situation si difficile. Il savait ce qu’il ressentait, mais elle ? Que pouvait-elle bien espérer de lui ? Un caméraman sans trop d’expérience, avec une culture générale limitée à ce qu’il avait lu au lycée. Elle avait dévoré tant de livres. Elle s’exprimait aisément sur tous les sujets. Il s’en sentait bien incapable. Il nourrissait pour elle une admiration sans borne. A présent qu’il la connaissait, il ne pouvait s’imaginer femme plus parfaite, à la personnalité plus affirmée. Elle était entourée de gens qui l’appréciaient et semblait pour autant n’avoir besoin de personne pour être heureuse. Elle s’intéressait à tout et était satisfaite d’un rien. A ses côtés, le monde paraissait lumineux, un arc-en-ciel incandescent.

***

Pour mériter Lina, Jean s’était mis en tête de prendre des cours du soir, des cours pour adultes en tous genres. Le lundi, il avait des cours de culture générale. Le mardi c’étaient des cours de théâtre – pour apprendre à mieux s’exprimer. Le jeudi, il suivait une série de conférences sur l’histoire du cinéma. Ils avaient cette passion en commun, mais lui trouvait qu’il n’avait jamais rien à dire alors qu’elle était intarissable. Il se remémorait les instants où il aurait pu poursuivre une conversation engagée avec Lina, mais n’en avait pas eu les moyens. Tous ces moments où Lina aurait certainement aimé un échange, mais avait dû se contenter de donner une leçon. Il n’était pas fier de lui. Il doutait de lui et ne se sentait pas à la hauteur du piédestal sur lequel il plaçait volontiers la femme de ses rêves. Il ne se laisserait pas abattre cependant. Il avait pris en main le développement de son être. Ces temps de formation lui donneraient peut-être une chance d’accéder à ses rêves.

Depuis septembre, le vendredi ils prenaient ensemble des cours de danse contemporaine. Lina avait essayé pendant près de deux ans de le convaincre, sans succès. Puis cette année, elle avait réitéré sa demande sans trop y croire et il avait accepté avec enthousiasme. Elle n’avait pas trop cherché à comprendre ce revers d’approche. Elle s’était contentée de lui répondre par un élan de joie et avait serré le jeune homme dans ses bras. Cette étreinte les mit tous les deux un peu mal à l’aise. Elle dura plus longtemps que l’un ou l’autre ne l’avait envisagé. Lorsqu’elle prit fin, elle laissa place à quelques minutes de silence figé. Ni l’un ni l’autre ne dit mot du malaise, ne comprenant pas d’où il pouvait bien venir. Quelques instants plus tard, le téléphone de Lina sonna, elle répondit et au moment où elle raccrocha, la conversation repartit comme si le sort posé par l’accolade avait été soudainement levé.

***

Chapitre 2 – Impressions

Ils arrivaient sur le chemin qui conduisait à la villa. Jean demanda à Lina de lui en dire plus sur les lieux. Tout ce qu’il savait, c’était qu’elle avait été construite dans les années 1850. Lina saisit l’occasion sans tarder et s’épancha sur le sujet. Plusieurs générations d’une grande famille y avaient habité puis un jour, on n’avait plus entendu parler de la dernière génération en date. Ils avaient disparu sans laisser de traces, un peu comme s’ils s’étaient évaporés. Peut-être avaient-ils suivi le flot d’immigration vers le nouveau monde ? Peut-être avaient-ils fui une menace et été forcés de changer de vie ? Peut-être avaient-ils été victimes d’une tragédie jamais élucidée, ou jamais documentée ?

Lina était résolue à percer le mystère. Les murs des vieilles bâtisses l’inspiraient, lui donnaient toujours des pistes narratives quand elle longeait leurs façades, scrutant la moindre irrégularité et cherchant toujours à l’expliquer. Quand ses yeux ne lui étaient pas d’une grande aide, elle les fermait et laissait courir ses mains sur leurs pierres. Jusqu’à présent, sur quatre documentaires, elle était parvenue à résoudre trois énigmes avec certitude et preuves à l’appui. Les statistiques étaient en sa faveur. Elle espérait que l’histoire de cette immense villa s’ouvrirait à elle. Un contrat avec une grande chaîne de télévision était à la clé. Elle n’avait jamais pensé que sa passion la mènerait un jour à la célébrité, mais il semblait à présent que le sort en avait décidé autrement.

***

Lina coupa le moteur de sa 305. Le vrombissement assourdissant de l’engin laissa place à un silence prenant. Ils étaient arrivés. La grande bastide provençale se dressait devant eux. Elle semblait hors du temps, comme volée à un livre de contes. La nature autour d’elle avait commencé à reprendre possession de son espace emprunté. Le lierre courait sur les murs de pierres. Quelques fenêtres basses étaient partiellement obstruées par des buissons et autres arbrisseaux. En haut des escaliers, les rosiers qui encadraient l’entrée principale en bloquaient l’accès comme pour protéger ses habitants, leur mémoire. Peut-être aussi pour mettre en garde les intrus et les dissuader de poursuivre leur chemin. Une légère brise courait dans la clairière faisant naître des bruissements de feuilles. Jean et Lina restèrent là figés un instant transportés par la mélodie foliacée. Ils furent soudainement extirpés de leur état de contemplation par une série de sifflements aériens stridents glissés au cœur des bruissements naturels tels un message subliminal.

Jean et Lina échangèrent un regard. Ils lisaient dans leurs yeux respectifs la même sensation, la même gêne. Un avertissement glacé venait de serpenter le long de leur échine et de résonner dans leurs crânes.

Au contraire de Jean, Lina essuya vite ces effets qu’elle imputa à son imagination débordante et à sa soif de tension dramatique. Lina aimait braver les interdits. Elle avait entre les mains une autorisation de la mairie. Un passe administratif qui la protégeait juridiquement et couvrait son intrusion, mais stipulait qu’elle poursuivait cette exploration à ses risques et périls. La mairie était à présent propriétaire des lieux, mais ne souhaitait pas être tenue pour responsable si quelque incident survenait lors du tournage. Le patron de la chaîne de télévision qui cherchait à recruter Lina avait fait jouer ses connections pour obtenir cette autorisation de filmer.

***

Lina ouvrit le coffre de la voiture pour sortir le matériel avant d’entamer leur expédition. Elle récupéra des gants épais de jardinage et une autre paire de gants fins en latex. Jean se saisit de la caméra, du microphone et de son sac à dos.

Comme pour se remettre dans le bain, pour se replonger dans l’histoire de l’imposante demeure avant d’en franchir le seuil, Lina rassembla mentalement ses recherches et se mit à les romancer à Jean.

La famille Girard était une famille de commerçants originaires de la région Parisienne. Suite à une sordide affaire de blanchiment d’argent au sein de son établissement de vente de mobilier de luxe, Marcel Girard, le chef de famille avait décidé de prendre le large et d’emmener sa famille avec lui. Il ne supportait pas que l’incivilité d’un employé puisse avoir tant de répercussions sur son nom à lui. M. Girard se considérait comme un homme intègre, un patriote, un citoyen, qui avait toujours fait respecter ses droits et observé ses devoirs. Il ne supportait pas les rumeurs qui entachaient à présent son nom par leur simple existence. Il avait donc vendu tout ce qu’il possédait, y compris son bel appartement Haussmannien. Sa famille et lui étaient venus s’installer dans une ferme isolée non loin de la petite bourgade de Saint Remy en Provence. Ils avaient vécu sobrement dans cette ferme jusqu’à ce que la construction de leur belle villa provençale soit achevée.

M. Girard veillait au bon déroulement des travaux. Chaque jour il se levait à l’aube pour encadrer le travail des ouvriers auxquels il versait un salaire journalier honorable comprenant le gîte et le couvert préparé par sa femme et ses filles, pour ceux qui le désiraient ou habitaient trop loin pour rentrer chez eux.

Mme Girard avait donc troqué ses fonctions de vendeuse et de gestionnaire de clientèle pour un tablier et des défroques de campagne. Suzette n’était pas ravie de ce changement radical de mode de vie, mais appréciait le soleil du sud. Elle appréciait également l’effet de cette relocalisation sur l’humeur de son mari.

Marcel était comme transformé. Il n’était plus l’homme tendu qu’elle avait épousé quelques années auparavant. Il était plus attentif avec leurs filles, moins directif et plus patient avec elle. Elle ne se rappelait que trop bien de la jalousie que son époux éprouvait toujours lorsqu’il la voyait conseiller les clients les plus aisés qui foulaient le parquet de leur boutique parisienne.

***

Alors qu’elle s’en approchait, Lina sentait une atmosphère lourde se dégager de la propriété. Elle avait déjà ressenti cette sensation une fois auparavant, deux ans plus tôt, lorsqu’elle avait foulé le sol de la première demeure abandonnée qu’elle avait explorée. Le souvenir de cette journée était encore très vif en elle. Elle grimpa les escaliers qui menaient à l’entrée principale.

Lorsqu’elle toucha les murs de pierre, son cœur ripa. Son visage s’assombrit instantanément. Ces matériaux minéraux lui confiaient leur histoire. Il s’était passé l’indicible en ces lieux. Un frisson glacé parcourut son échine. Elle allait bientôt en savoir plus. Elle ferma les yeux, expira puis prit une profonde respiration. Ces gestes lui permettaient de faire le vide. D’écarter l’influence de sa propre conscience sur sa perception des lieux. Elle n’avait pas besoin de témoignages humains pour reconstituer les faits. Elle faisait un avec l’édifice qui l’entourait. Tous les indices dansaient sous ses yeux pour mieux s’assembler. C’était un exercice auquel elle adorait s’adonner.

Bizarrement cela fonctionnait mieux pour elle avec les objets inanimés qu’avec les gens. Les hommes peuvent donner une impression contraire à la personnalité qui les caractérise suivant leur humeur du moment, ce qui vient de leur arriver juste avant – la météo même affecte leurs réactions. Pour Lina, tous ces paramètres rendaient ses pareils très complexes à déchiffrer. Les inanimés en revanche lui parlaient comme des livres ouverts. Ils portaient toujours en eux des signes, indices d’actes passés. Ils ne mentaient pas. Ils renfermaient, exposaient, délivraient.

***

Arrivée en haut des escaliers, Lina enfila les gants épais qu’elle avait fourrés dans la poche de son jean en sortant et écarta les buissons qui bloquaient l’accès. Elle fit tourner la vieille clé qu’elle avait récupérée au bureau de la mairie la veille. La serrure cliqua et la lourde porte s’entrouvrit puis se bloqua. Lina poussa de toutes ses forces. La porte avait pris du jeu. Le bois avait dû gonfler, se déformer. Jean posa son matériel sur le balcon et vint à son aide. Leurs quatre mains à l’unisson vinrent à bout de la résistance du bois et ils pénétrèrent dans le lieu si longtemps oublié.

***

Chapitre 3 – Enigme

La localisation de la bastide était suffisamment reculée pour avoir échappé à l’attention des squatteurs et autres locataires impromptus. Le temps s’y était arrêté au milieu du siècle. Les décorations figées. Sur la table de la cuisine gisaient les vestiges secs d’un repas interrompu. Le tout recouvert d’une épaisse couche de poussière. Lina était fascinée. Jamais elle n’avait vu une demeure dans un tel état. C’était comme si les lieux avaient subi un arrêt sur image. Elle demanda à Jean s’il était bien en train de filmer en utilisant leur geste habituel. Poings fermés, index pointés, légèrement relevés. Le doigt droit suit la piste ainsi créée par le gauche et l’effleure avant prendre son envol. Il hocha la tête sans modifier la trajectoire de la caméra qui s’affairait à capturer chaque interstice de l’espace couvert par leur visite.

Rien n’avait plus d’importance aux yeux du jeune homme que l’essence du moment qu’ils étaient en train de partager. Jean voulait être professionnellement irréprochable aujourd’hui. Il devait prouver à Lina qu’il était capable de l’aimer et de travailler avec elle, sans que l’un n’affecte l’autre. Il savait à quel point son travail était important pour elle. Il savait qu’elle ne suivrait jamais aucune direction qui pourrait mettre en danger sa carrière. S’il souhaitait saisir sa chance, c’était le moment ou jamais.

Alors qu’il suivait machinalement le chemin tracé par Lina, le regard de Jean et avec lui, celui de la caméra s’arrêtèrent sur le mur. Un rectangle beige clair contrastait avec le reste du mur jauni par le soleil et noirci par la poussière. Un tableau devait manquer. Cette absence résonnait de sa forte improbabilité dans le contexte. L’objet suspendu avait dû être enlevé récemment. Pourtant la porte qu’ils venaient de franchir n’avait pas été touchée avant eux. Jean fit signe à Lina de le rejoindre pour venir observer l’anomalie. Lina, qui était en train de raconter son histoire goulûment, stoppa net devant ce nouvel élément. Son esprit venait de faire panne sèche. Un peu comme un tourne disque qui touche une rayure sur le vinyle et n’arrive pas à la dépasser sans assistance extérieure. Elle n’arrivait pas à faire sens du mystère. Elle se tourna vers Jean.

La touche de peinture lumineuse lui donnait une idée de ce à quoi les lieux avaient dû ressembler au temps où ils étaient habités. Jean posa la caméra sur le mur de la cheminée qui se trouvait en face. Lina enfila ses gants en latex pour ne pas contaminer les murs par sa présence anachronique en ces lieux figés dans le passé, et laissa courir sa main le long des traces. La poussière tout autour tomba et quelques grains s’effritèrent sur le sol. Elle effleura la ligne tracée côte à côte par la poussière et son absence. Ce geste aurait dû la rendre plus floue, l’estomper. Ce ne fut pas le cas. Les traits du rectangle demeuraient intacts. Lina n’en croyait pas ses yeux. Elle fit signe à Jean de s’approcher.

« Quelqu’un nous joue un tour, tu ne penses pas ? Tu vois ce que je vois. C’est physiquement impossible, la poussière devrait s’étaler. » Lina interrogea son cameraman tout en passant ses doigts sur le pourtour du rectangle mural immaculé.

« Quelqu’un a peut-être mis un revêtement protecteur résistant aux taches sur cette partie-là pour créer le mystère. Tu crois que Joël serait capable de contaminer les lieux d’un reportage pour créer le buzz ? » C’était la seule hypothèse réaliste que l’esprit de Jean avait pu former. Joël était le directeur de programmation de la chaine télévisée qui avait embauché Lina. Il continua :

« Ce ne serait pas si étonnant que ça. Ses collègues disent de lui qu’il est prêt à tout pour générer de l’audience. C’est pour ça qu’il est monté aussi haut aussi vite. »

« Je ne sais pas », répondit Lina. Sa voix était plus grave et solennelle qu’à son habitude. « Ça m’étonnerait quand même. On a déjà travaillé à ses côtés. Il est très carré sur les preuves à apporter. Il n’hésite pas à payer des journalistes pour faire des recherches coûteuses et étayer les hypothèses avancées. »

« Je ne pense pas que ce soit lui. Je ne vois pas ce que ça peut bien être», poursuivit la jeune femme.

« Moi non plus. Allons voir les autres pièces, » proposa Jean. « Ça nous aidera peut-être à mieux cerner le mystère. »

« Tu as raison, » acquiesça la jeune femme. Elle fit quelques pas en avant et poussa la porte qui se trouvait un peu plus loin dans le couloir.

***

La pièce suivante était somptueusement décorée de tentures et d’étoffes aux tons roses. Un lit à baldaquin siégeait au centre de la pièce. Une table de nuit entre le lit et la porte. Une lampe à huile, un peigne à cheveux en ivoire et un livre posés dessus. Une coiffeuse à droite de la fenêtre, un secrétaire sur la gauche, et une méridienne en dessous. Une armoire et une commode en face du lit.

Les tissus, les draperies avaient vieilli, mais leur prestance avait conservé toute sa grâce. Lina s’imaginait aisément les lieux remplis de vie. C’était le boudoir d’une jeune femme. D’après ses recherches dans les archives, la dernière à avoir vécu dans cette maison était une certaine Eilin Jensen, fille de Gilles Jensen et Elise Girard – une nièce de Marcel Girard, le premier propriétaire des lieux.

Lina se dirigea vers la table de nuit. Elle y trouva une copie du Roman de la momie de Théophile Gautier, reliure pleine peau de chagrin bleu nuit, Hachette 1858, impeccablement conservée, sans aucune tache ni rousseur – un vrai trésor de bibliophile, qui témoignait non-seulement du bon goût de la résidente mais aussi de sa soif de voyage et de découvertes. Eilin aimait donc s’évader dans des terres lointaines. Lina regarda dans les tiroirs du secrétaire. Elle y découvrit un livre en cuir fermé par un petit cadenas. Il devait y avoir une clé quelque part. La jeune femme n’avait pas la patience de chercher. Le mécanisme du petit verrou lui semblait assez simple. Elle sortit deux épingles à cheveux de la poche de son sac. Elle les déplia et entreprit ce saut d’obstacle. Quelques minutes plus tard, elle sortait triomphante et affichait un grand sourire. Elle avait réussi. Elle avait découvert un nid d’indices, qui ne demandaient plus qu’à être déchiffrés et interprétés.

Assise sur le lit de la jeune femme, Lina affichait un sourire triomphant. Elle allait pouvoir en savoir tellement plus grâce à cette découverte. Jean se dit que c’était le moment rêvé pour mettre en œuvre son plan. Il posa sa caméra sur le trépied qu’il transportait toujours dans son sac. Il rejoignit celle qu’il voulait voir devenir la femme de sa vie et mit un genou à terre.

***

Chapitre 4 – Mue

Lina le regardait incrédule. Embarrassée. A la fois flattée et gênée. Il appuya sur le bouton « play » de son téléphone portable, sortit l’enceinte portative qu’il avait mise dans son sac à dos et lui lança un sourire qui brilla jusque dans ses yeux, mêlé à un grain de folie. La chanson qui lui faisait toujours penser à elle se mit à jouer. Il avait pris la peine d’enregistrer une version partiellement instrumentale avec une introduction rallongée, pour lui laisser le temps de tout mettre en place et pour pouvoir l’interpréter pour elle. Il voulait lui faire une vraie déclaration. Une déclaration comme il savait qu’elle en rêvait. Le son de la guitare acoustique se mit à faire vibrer les murs de la grande demeure. Il ajusta le son pour qu’il ne couvre pas sa voix et la regarda droit dans les yeux.

« Belle demoiselle, accepteriez-vous de danser avec moi ? » Avança Jean, en se relevant et en lui tendant la main. Un peu gêné.

« Comment pourrai-je refuser ? » répondit Lina, d’un air amusé. Elle lui offrit sa main et se leva. Cette réaction positive redonna de l’assurance au jeune homme.

Jean murmura à son oreille. « J’ai un peu modifié les paroles et comme je ne sais pas bien chanter, j’ai prévu de simplement parler. »

Lina rougit légèrement et se contenta de lui faire un grand sourire. Elle se doutait à présent de ce qui allait se passer et se demandait bien ce que cela allait donner.

***

Alors que l’instrumentale de Foreigner s’apprêtait à se lancer dans le premier couplet, Jean ramena Lina contre lui et murmura à son oreille.

 

«Je veux te donner un peu de temps

Un peu de temps pour réfléchir

Tu pourras lire entre les lignes

Je suis loin d’être un artiste. »

 

Dès les premières lignes, le cœur de la jeune femme accéléra. Cette proximité ne la mettait pas mal à l’aise comme elle l’avait redouté. Il murmura au creux de son oreille :

« Mais je te vois… Je veux être là pour toi. »

Avec ces mots il la serra tout contre lui. Elle frissonna. Il le sentit, sourit et poursuivit.

 

« Cette étape qu’on doit franchir

Pèse tellement lourd sur nos épaules

A travers les ombres je vois te vois briller,

Je veux préserver notre complicité et t’explorer. »

 

Il passa sa main dans les cheveux de Lina et laissa glisser ses doigts et la paume de sa main contre sa nuque. Il sentit sa peau s’électrifier sur son passage.

Jean arrêta de bouger et regarda Lina droit dans les yeux.

 

« Dans la vie, il y a des moments de doute

Je ne sais pas si tu es prête à te lancer

Je ne veux pas m’arrêter. Je veux continuer

J’aimerais que tu sois à mes côtés. »

 

Alors que Foreigner reprenait en main les paroles et déclamait le refrain,

 

“I wanna know what love is”

 

Jean ramena Lina tout contre lui furtivement, intensément.

 

“I want you to show me”

 

Il la regarda droit dans les yeux, puis la fit virevolter.

 

“I wanna feel what love is”

 

Encore et encore.

 

“I know you can show me”

 

Il la trouvait tellement belle, il la sentait tellement légère entre ses mains.

Elle avait l’impression d’être toute lourde et maladroite. Mais les yeux de Jean… lui firent tout oublier. Son regard éveilla quelque chose en elle. Son odeur, sa peau, si proches d’elle. Ses gestes assurés. L’image qu’elle avait de Jean fut comme transcendée par l’expérience qu’ils partageaient. Jamais, elle ne l’aurait cru capable de faire un tel geste grandiose pour elle.

 

« Je vais prendre un moment.

Un moment pour tout te dire

Je n’ai rien à te cacher.

J’ai l’impression que l’amour m’a enfin trouvé. »

 

Pour offrir un effet dramatique à ses mots, Jean avait prévu un temps de silence au cœur de la chanson. Il regarda Lina droit dans les yeux. Il y lut tellement de promesses. Il avait réussi à captiver son attention. La voix tremblante d’émotion mais le ton assuré, il continua, tout en passant sa main dans les cheveux de la jeune femme pour la rassurer par sa présence et appuyer ses mots.

 

« Dans nos vies, il y a eu des épreuves

Et tellement de beaux moments

Je ne peux pas m’arrêter là. On est allés trop loin.

Je ne veux pas vivre cette vie sans toi»

Pour toute réponse, elle lui sourit et approcha son visage du sien. Elle passa sa main le long de son visage, comme si elle le découvrait pour la première fois et déposa un baiser sur ses lèvres.

Le jeune homme resta un instant bouche bée. Comme figé par le sort qui venait de se jouer. Il avait tout le mal du monde à réaliser ce qu’il venait de se passer. La musique se mit alors à déclamer :

 

“I wanna know what love is

I want you to show me

I wanna feel what love is

I know I can show you”

C’était la montée d’adrénaline dont il avait besoin pour sortir de sa torpeur et offrir à Lina le baiser de cinéma qui la faisait tant rêver. 

 

“I wanna know what love is

I want you to show me

I want to feel what love is

I know you can show me” 

Jean avait prévu de dire cela :

 

« Et si on parlait de nous

Je veux savoir ce que pourrait être ce nous, qui nous surprend et nous tient

Je veux que tu me montres celle que tu es, aujourd’hui, demain

Et dans dix ans, on ne peut pas se le cacher

Je sais qu’on peut se montrer… »

Mais au lieu de cela, il se contenta de prolonger ce moment, un moment de silence empli de leur présence unie, de leurs baisers, leur étreinte empreinte de cette passion dont il avait tant rêvé et qui enfin se réalisait. Il la serra fort contre lui. Il prirent tous deux une grande respiration. Jean recula la tête pour mieux admirer celle qu’il aimait. Leurs regards se croisèrent, se fondirent l’un dans l’autre. Elle sourit, réalisant son bonheur. Il fit de même. Le refrain repartit.

 

“I wanna know what love is,

I want you to show me,”

Elle baissa les yeux et éclata de rire, il releva son visage et lui offrit son plus beau sourire.

“I wanna feel what love is,

I know you can show me”

Elle riait encore. De ce rire un peu ridicule, adorable et contagieux dont elle avait le secret.

 

“Show me love is real, yeah

I wanna know what love is…

Il se mit à rire aussi. Aux éclats tous les deux. Jusqu’à ce qu’il voie une larme perler sur le visage de la jeune femme. Une larme unique accompagnée d’une ombre de joie triste. Il la serra fort contre lui. Lovant sa nuque fragile tout contre son cœur à lui, battant la chamade. Il chuchota :

« Tu sais que je serai toujours là pour toi. »

Elle éclata en sanglots. Hocha la tête. Désemparée par sa propre réaction émotionnelle.

« Oui. » Assura-t-elle. Et elle se serra tout contre lui.

***

Chapitre 5 – Un Jour nouveau

Jean sortit un drap blanc de son sac à dos. Il avait prévu des bougies, un repas, des verres et du vin dans la voiture, mais ni l’un ni l’autre n’avait faim. Il déposa le drap sur le lit. Ils s’allongèrent l’un contre l’autre. Sans un mot. Leur présence, leur toucher, leur odeur, ces sens là uniquement leur suffisaient. Ils étaient là où ils devaient être. Ils en avaient la conviction. Jean déposa un baiser sur le front de Lina. Elle releva la tête et ils s’embrassèrent. Leur passion était grisante. Son toucher lui envoyait des milliers de décharges électriques. Ils frissonnaient tous deux. Ils se regardèrent droit dans les yeux et elle se blottit tout contre lui. Il la lova dans ses bras. Leurs jambes enlacées. Chaque cellule de leurs corps réclamait la présence de l’autre.

Ils s’endormirent sous le coup des émotions et passèrent la nuit dans la maison.

***

Aux premières lueurs du jour, Lina s’extirpa de l’emprise de Jean, déposa un baiser sur son front et se leva. Elle avait besoin de sortir pour aller aux toilettes. Elle fit quelques pas, désorientée. Comme dans la plupart des maisons de campagne de l’époque, il n’y avait pas de sanitaires dans le bâtiment principal. Elle tituba dans le couloir les yeux à moitié fermés. Elle avança en tâtonnant. Elle laissa courir ses doigts le long du mur et se laissa guider par les découpes des portes qu’elle passait. Elle connaissait le plan par cœur. Elle l’avait tellement étudié qu’elle n’avait pas besoin de ses yeux pour s’orienter. Chambre, cuisine, meuble d’entrée, salle de séjour.

Elle passa la première encoignure. La deuxième. Puis une troisième. Elle devait être arrivée au bout du couloir. Elle fit quelques pas de plus s’attendant à toucher la porte d’entrée. Quand tout à coup la température changea et une lumière vive l’éblouit, comme si le soleil s’était levé d’un coup et l’atmosphère était passée de méditerranéenne à tout juste tempérée. Elle ouvrit les yeux à grand peine.

***

Le décor avait changé. Autour d’elle des odeurs fortes inconnues, désagréables, de sueur et nourriture décomposée l’assaillaient à présent. Elle était en plein cœur d’une place de marché médiévale. Entourée d’une foule grouillante qui ne parlait pas sa langue. Elle ne savait pas comment elle avait atterri là et encore moins comment elle allait pouvoir repartir.

Et Jean tout seul dans cette maison maudite. Après les instants parfaits qu’ils avaient partagés. Il allait être dévasté. Il fallait qu’elle trouve une issue, un moyen de le rejoindre et vite. Il y avait toujours une explication. Toujours une solution. Cet instant ne pouvait pas être une exception. Il fallait surtout qu’elle s’écarte de la foule. Ses vêtements la trahiraient à la première marque d’attention portée vers elle ; son langage l’accablerait et la ferait exécuter sur le champ pour sorcellerie, diablerie ou quelque autre forme d’hérésie.

***

Un petit garçon saisit sa main et la guida à l’écart. Elle suivit cet élan adjuvant, sans le questionner. Elle regarda le petit bout d’homme qui venait de l’agripper et eut comme un pressentiment assuré qu’elle pouvait lui faire confiance. C’était comme s’ils se connaissaient sans jamais s’être rencontrés.

***

 

Advertisements

4 thoughts on “WWW #25 – Restricted Access – Text #2

    1. Aw! My Lovely! A thousand thanks! Your appreciation means the world to me! Thank you so much for checking it out. I have a feeling there will be many more pages until we reach the end of that story. I’ll work on it again over the holidays, and I’ll alert you as soon as more pages are ready for you to devour 🙂 Thank you again for your warm support ❤ you rock!

      Liked by 1 person

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s