WWW#28 – Failure – Texte #2

Quelqu’un de bien

Texte original par Ninefifteen

Nous vous suggérons vivement de lire la partie précédente 🙂

Après mon aveu et le pardon d’Ayla — auquel je ne m’attendais pas et que je reçus comme une bénédiction — la porte de la salle se déverrouilla, comme par enchantement. Nous en sortîmes sans demander notre reste, et Ayla, me tenant par le poignet, me guida au dehors, vers le jardin où elle avait atterri. Il n’y avait personne, tout était calme. A en juger par la luminosité ambiante, c’était la fin d’après-midi.

Nous décidâmes d’arpenter le jardin dans la direction opposée à la bâtisse, pour trouver un endroit où nous cacher — le temps de réfléchir à notre situation et à une manière de nous en sortir. Nous avançâmes, attentives aux alentours, parlant peu — nous étions encore sous le coup de l’émotion. Ayla finit par se dérider et me raconta comment la lumière violette l’avait déposée en douceur dans l’herbe. J’étais soulagée qu’elle n’ait pas eu mal — contrairement à moi qui avais pris le bitume en pleine face. J’acceptai toutefois bravement mon infortune, la mettant sur le compte de mon péché, de ma dette envers l’équilibre universel et surtout envers Ayla.

Le jardin débouchait sur un bois ; nous nous y engouffrâmes et atteignîmes un cours d’eau. Nous le longeâmes un moment, jusqu’à atteindre un pont fait de troncs d’arbres effondrés qui l’enjambaient. La fatigue et l’angoisse combinées à la nuit tombante nous incitèrent à nous arrêter à cet endroit, nous abritant sous le pont, un peu à l’écart de l’eau.

Je m’installai aussi confortablement que possible, et Ayla se serra près de moi, s’accrochant à mon bras, sa tête reposant sur mon épaule. Aussitôt les images du passé m’assaillirent, fugaces mais cinglantes. Après la mort de nos parents, elle avait passé des mois à s’endormir contre moi, chaque soir sans exception — et chaque soir ou presque, elle pleurait. Ses sanglots me brisaient le coeur mais j’avais bien mérité de supporter cette souffrance qui s’ajoutait à la mienne.

— Ça fait longtemps que tu ne t’es pas collée à moi de cette façon, observai-je doucement.
— Je me sens en sécurité comme ça.
— Ça me rappelle quand tu étais petite…
— A moi aussi… mais j’ai arrêté de le faire au bout d’un moment, ajouta-t-elle rapidement, comme pour prouver qu’elle n’était plus une enfant. Quand tu as recommencé à sortir et à… voir des gens.

Je sentis mon visage s’empourprer. Heureusement qu’il faisait nuit — au moins Ayla ne pourrait pas le voir. Elle était au courant désormais de mes sorties nocturnes et de ce qui s’y passait, mais tant qu’elle était trop jeune, j’avais pris soin de lui cacher cet aspect exutoire de mon existence. Du moins le croyais-je.

— Alors tu savais ? dis-je un peu penaude.
— Bien sûr. Et j’arrivais même à savoir si tu avais passé la soirée avec quelqu’un ou non.
— Quoi ? m’offusquai-je, rougissant encore plus. Comment pouvais-tu savoir ça, à ton âge ?
— J’avais du mal à m’endormir quand tu sortais. Je t’entendais rentrer, je savais que tu viendrais voir si j’allais bien. Je faisais semblant de dormir et tu m’embrassais sur le front… ces soirs-là, tu n’avais pas la même odeur. Comme si ce n’était pas vraiment toi.

Je ne trouvai rien à répliquer. J’avais un peu honte d’avoir imposé mon style de vie à Ayla. A seize ans déjà je multipliais avec enthousiasme les expériences interdites, alors le désespoir causé par ma vie qui s’effondrait n’avait fait qu’accroître le pouvoir des tentations. J’avais bien failli céder à l’appel des substances illicites, d’autant plus facilement que je savais auprès de qui m’en procurer. Mais la pensée de me changer en légume, incapable de veiller sur Ayla, m’en avait dissuadée. Alors ces soirées où, après m’être fait offrir quelques verres, je m’abandonnais dans les bras de n’importe qui étaient la seule occasion que j’avais de m’extraire de mon quotidien, de mes remords… A ce stade je me moquais bien de l’impact de mes actes sur mon amour-propre — je n’étais plus à cela près.

— Quand on était plus jeunes, reprit Ayla, tu me disais que tu voulais trouver une personne avec qui tu resterais toute ta vie. Tu me racontais des histoires de grand amour et ça me faisait rêver, même si je ne comprenais pas tout…

Je déglutis avec peine. Elle faisait renaître une partie de moi que j’avais enfermée à double tour dans un oubli volontaire — et nécessaire, et salutaire.

— Je sais qu’au début tu n’as pensé qu’à moi, ajouta-t-elle encore. Mais là, tu n’en as plus besoin. Tu as fait tout ce que tu devais faire… et tout va bien maintenant.

Ses mots me transpercèrent et je sentis ma gorge se nouer. Une partie de moi savait qu’elle avait raison — qu’elle n’avait plus autant besoin de moi. L’autre se sentait mal rien qu’à l’idée de me détourner de ma responsabilité. Intarissable, elle poursuivit :

— Et puis d’ailleurs, ça va bien plus loin que tes coups d’un soir…

Je sentis ses mains se resserrer autour de mon bras et sa voix se fit plus hésitante :

— Je me sens… coupable… que tu aies renoncé à tout, pour moi. Tu as pris ce job de vigile au centre commercial… tu n’as pas fait d’études… ça fait sept ans que tu sacrifies tout… et… je voudrais que tu penses à toi maintenant.
— … Je ne sais plus comment on fait, finis-je par répondre, peinant à parler. Et puis c’est parce que je n’ai pensé qu’à moi que papa et maman sont —
— Ils étaient durs avec toi. Je m’en souviens, vous vous disputiez tout le temps. Tu étais en colère… tu ne pouvais pas savoir qu’il essaieraient de te retrouver ce soir-là, m’assura-t-elle, comme si elle lisait dans mon esprit. Tu ne pouvais pas savoir qu’ils auraient cet accident. Tu n’as jamais voulu ça. Tu n’y es vraiment pour rien, Fawn… et ça me fait mal que tu t’interdises d’être heureuse à cause de ce qui nous est arrivé…

Elle avait raison, sur toute la ligne, et cette évidence me faisait mal. Je passais d’un coup d’un soir à l’autre, incapable de m’attacher, de peur que cela ne me détourne de mon devoir, de peur de faire encore une fois de mauvais choix. J’exerçais un métier qui m’indifférait et me donnait le sentiment d’être invisible, et sans diplôme je n’avais pas les moyens d’en changer. Mon maigre salaire ne me permettait guère plus que d’assumer nos besoins élémentaires — j’avais refusé qu’Ayla travaille, pour qu’elle puisse se concentrer sur ses études.

En somme, j’avais bientôt vingt-cinq ans, et le bilan actuel de ma vie n’était guère enviable.

— C’est gentil de me rappeler que je suis une ratée, murmurai-je sans reproche.
— Je n’ai pas dit ça ! protesta Ayla en se redressant, sans lâcher mon bras. Au contraire. Tu es tellement forte d’avoir assumé tout ça. Je te dois tout. J’aimerais avoir ne serait-ce que le quart de ta force…

Je ne m’attendais pas du tout à cela et ne trouvai de nouveau rien à répondre. Son admiration était sincère et instillait comme de la poussière d’or dans mon obscurité.

Je sentis son pouce parcourir de mémoire le Léviathan stylisé sur mon bras, et soudain elle s’exclama avec enthousiasme :

— Tiens, tu sais ce que je vais faire quand on sera rentrées chez nous ? Me faire tatouer le même dessin que le tien. Et je pourrais même me faire percer le nombril aussi !
— Pour quoi faire ? m’étonnai-je.
— Parce que comme ça, je te ressemblerai un peu plus. Et je serais fière de te ressembler plus. On serait encore plus proches…

Cette suggestion anodine me toucha bien plus que de raison. Je me contorsionnai pour passer mon bras autour de son corps et la serrer fort contre moi.

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, objectai-je doucement.
— Et pourquoi ça ?
— Parce que tout ça… ce sont des artifices. Et toi, tu n’en as pas besoin pour être quelqu’un.

Un long silence accueillit cette vérité. Puis, comme si elle sentait mes émotions, Ayla glissa son bras autour de ma taille et se lova encore plus près de moi. Elle m’enveloppait de sa chaleur, et surtout de son admiration, de son amour de petite sœur. Cette étreinte me réchauffait le cœur… elle croyait en moi, m’aimait inconditionnellement, et c’est à ce moment que je perçus à quel point j’avais besoin de savoir cela. Le soulagement, la paix, la joie s’épanouirent alors en moi, comme une explosion de couleurs si longtemps retenues.

Et au milieu de tout cela naquit, inattendue, une pointe de fierté — malgré toutes mes erreurs, mes mauvais choix et mes échecs, j’avais au moins réussi à faire de ma petite sœur quelqu’un de bien.

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4 thoughts on “WWW#28 – Failure – Texte #2

  1. Une très belle histoire! Les deux soeurs en ont lourd sur le coeur de toutes ces cicatrices laissées par un passé indicible. Quel délivrance de les voir partager, se retrouver, se rapprocher. C’est aussi tellement bien écrit, comme toujours ❤ I am a fan ❤

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