WWW#34 – A Mosaic – Text #1

Le Seuil

Texte original par Ninefifteenscreen-shot-2016-12-23-at-21-50-49

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Ayla émergeait peu à peu du sommeil. Elle s’était endormie lovée contre sa sœur, le bras de celle-ci enveloppant sa taille comme un bouclier. Elle sentait sa respiration calme et régulière — Fawn dormait sans doute encore. Ayla avait besoin de ce moment de sérénité rassurante alors elle s’autorisa à le faire durer un peu plus, gardant les yeux fermés…

Quand elle les rouvrit, elle le regretta presque. Elle mit un instant avant d’intégrer pleinement le décor inattendu qu’elle avait sous les yeux : le tronc d’arbre, la rivière, la nature avaient disparu, et elle n’avait dans son champ de vision qu’un mur de pierre… arrondi… avec des meubles à l’ancienne et des fenêtres…

Elle écarta le bras de Fawn pour se redresser, le cœur battant. C’était sous un arbre qu’elles étaient tombées de sommeil, elle en était certaine. Alors comment pouvaient-elles se réveiller dans la pièce ronde de la veille ?

— Fawn… Fawn, appela-t-elle en secouant doucement sa sœur par l’épaule, réveille-toi !
Fawn ouvrit brusquement les yeux :
— Quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? murmura-t-elle, la voix ensommeillée.
L’expression inquiète d’Ayla acheva de la réveiller.
— Tout va bien, petite souris ?

Malgré la tension qui l’habitait, Ayla ne put retenir un mince sourire à l’évocation de ce surnom qui la suivait depuis l’enfance.

— Pas exactement, répondit-elle. Regarde où on est.
Fawn accorda enfin son attention aux alentours, et blêmit.
— Impossible… souffla-t-elle. Comment on a pu…

Toutes deux se levèrent et Ayla se précipita vers la porte — qu’elle trouva de nouveau fermée, même en s’acharnant.

— Ça, ça n’était pas là hier, fit remarquer Fawn.

Alertée par la méfiance qu’elle sentit dans sa voix, Ayla se tourna vers elle et suivit son regard. Le mur opposé à l’entrée était désormais orné d’une imposante mosaïque, à dominante jaune doré, qui dessinait une créature imaginaire. Cela ressemblait assez au Léviathan tatoué sur le bras de sa sœur. La jeune femme se dirigea vers l’apparition mais Fawn la retint :

— Ne t’approche pas, ordonna-t-elle. Qui sait ce que ça peut encore bien être.

Puis elle leva les yeux vers le plafond et, la colère s’invitant sur ses traits, elle lança d’une voix forte :

— Ça suffit maintenant ! Laisse-nous tranquille. J’ai fait tout ce que tu m’as demandé !

Ayla fronça les sourcils. Si même sa sœur commençait à agir de manière irrationnelle, la situation ne risquait pas de s’arranger. Fawn sembla percevoir son trouble et expliqua rapidement :

— Quand j’ai atterri ici, juste avant que tu n’arrives, il y avait une voix qui me parlait. Celle qui m’a dit qu’on ne pouvait sortir de là qu’en disant la vérité. … Je ne suis pas encore dingue, assura-t-elle avec un petit sourire censé détendre l’atmosphère.
— Je te crois, affirma seulement Ayla.

Fawn lui adressa un regard reconnaissant et se rapprocha encore d’elle, tout près, avant d’invectiver de nouveau le plafond :

— Qu’est-ce que tu nous veux à la fin, hein ? Nous faire peur ? Je n’ai pas peur de toi. Montre-toi, si tu en es capable !

Une détonation et un violent éclat de lumière accueillirent cette provocation. Face à elles la mosaïque brillait… et lentement, dans un horrible raclement de pierre, projetant de la poussière partout autour, elle se détacha du mur, et s’immobilisa dans l’air.

Ayla s’accrocha au bras de Fawn, tremblante, et toutes deux restèrent muettes de stupeur. Puis la créature ouvrit lentement ce qui lui tenait lieu de bouche, et articula :

— Vous vous croyez de taille à me défier, jeunes inconscientes ? Vous n’êtes pas près de rentrer chez vous. Vos âmes sont si noires… polluées de mensonges et de regrets.

Ayla n’en menait pas large. Elles n’étaient pas parfaites mais elles faisaient de leur mieux, enfin, surtout Fawn, alors de là à dire que leurs âmes étaient noires… Elle n’y comprenait plus rien. Mieux valait comme toujours s’en remettre à Fawn, Fawn qui savait gérer toutes les situations, Fawn qui la protégerait quoiqu’il advienne… Celle-ci sembla choisir d’ignorer le discours étrange de la créature :

— J’ai dit la vérité, rappela-t-elle. J’ai rempli ma part du marché. A ton tour maintenant !
La créature émit un rire froid et sinistre qui glaça le sang d’Ayla.
— Dire la vérité devait te permettre de quitter cette pièce. Je n’ai pas souvenir de t’avoir promis autre chose.

Fawn fronça les sourcils. Elle semblait sur le point de répliquer, mais la créature la devança :

— Tu as fait ce que je t’avais demandé. Mais ta sœur, elle…
— Laisse ma sœur en dehors de tes histoires, gronda Fawn, serrant les poings. Laisse-la, sinon…
— Elle n’a pas le choix, observa la créature. Elle y passera, tout comme toi.
— Je t’interdis de toucher à ma sœur ! tonna Fawn.

Et avant qu’Ayla puisse la retenir, elle se jeta sur le Léviathan, le poing brandi, criant de rage…

A l’instant où elle frappa, un éblouissant barrage de lumière se dressa devant la créature. Le corps de Fawn le heurta brutalement et fut projeté à l’autre bout de la pièce, s’écrasant contre la pierre.

— Fawn !

Ayla se précipita vers sa sœur et s’accroupit à côté d’elle. Le choc lui avait fait perdre connaissance. Le cœur battant, les mains tremblantes, Ayla releva doucement son visage pour voir l’étendue des dégâts — un filet de sang suivait sa tempe et la marque rouge d’un coup violent ornait sa pommette.

Ayla sentit son cœur rater un battement. Le souffle court, les entrailles nouées, elle se retourna vers la créature. Celle-ci lévitait tranquillement, son corps sinueux souplement disposé comme un ressort. La barrière qui avait repoussé Fawn s’était volatilisée aussi vite qu’elle était apparue.

— Qu’est-ce que… vous avez fait à ma sœur ? balbutia-t-elle. Je… je…

Elle se releva, tremblant toujours, ne sachant ni quoi faire ni quoi dire. Sans Fawn, elle n’était rien du tout, et cette certitude la tétanisait.

— Oublie-la un peu, répondit la voix d’un ton léger. Tu veux rentrer chez toi ? Passe d’abord les épreuves qui t’attendent.

La créature s’écarta légèrement. Ayla, toujours pétrifiée, ne la lâchait pas du regard. Puis le sol se mit à trembler… et le mur du fond s’ouvrit en deux. Une rafale de vent s’engouffra dans la pièce, si brusque qu’Ayla dut se protéger le visage des poussières et débris de mur qu’elle faisait tourbillonner…

Enfin la tempête s’apaisa et Ayla osa regarder devant elle. Une série de plate-formes, d’un blanc aveuglant, se déployait à perte de vue, flottant dans le vide à différentes altitudes.
Six étages plus bas s’étendait le vaste jardin où elle avait atterri la veille. Une telle chute ne lui laisserait aucune chance.

— Et vous voulez que je marche sur ces… ces choses ? demanda-t-elle à la créature. Vous êtes complètement malade.

C’était surtout qu’Ayla avait le vertige, une peur panique du vide, depuis des années. Elle était bien incapable de parcourir ce chemin. Elle en était persuadée. Tout mais pas ça…

— C’est ta première épreuve, annonça la voix.
— Quoi ? Mais je…

Ayla se tourna vers sa sœur, espérant qu’elle ait repris connaissance, qu’elle l’aiderait à traverser ce parcours.

Fawn avait disparu.

— Qu’est-ce que vous avez fait de Fawn ?! s’écria Ayla, et la panique dans sa voix surpassait la colère.
— Elle t’attend au bout du chemin. Tu veux ta sœur ? Montre-t’en digne.

Ayla resta bouche bée. Le pseudo-Léviathan s’éleva légèrement et franchit la percée dans le mur ; les larmes aux yeux, impuissante, Ayla le regarda longer le parcours et disparaître à l’horizon.

Quand la créature eut disparu de son champ visuel, le sentiment d’urgence revint la saisir. Ce vide était la seule issue de cette pièce et ce parcours, le seul chemin vers Fawn.

Longeant le mur, ses mains tremblantes s’accrochant à la moindre aspérité des pierres, elle s’approcha lentement du précipice.

Tout au bord du vide, elle sentait le vent frais provenant du parc, la chaleur du soleil… sensations agréables dans d’autres circonstances, mais qui ici lui donnaient l’impression d’être minuscule, une proie sans défense face à l’univers. Elle se sentait happée par l’immensité au-dessous d’elle ; cela suffisait à lui donner le sentiment d’être en train de tomber.

La plate-forme la plus proche flottait à quelques centimètres — insurmontables à ses yeux.

Ayla avait du vertige deux souvenirs antagonistes. Dans le premier, elle avait six ans et s’était crue de taille à escalader le gros cerisier qui dominait la cour de sa maison. Bien sûr, une fois presque à la cime, elle en était tombée, s’ouvrant profondément le genou sur les graviers. Elle se rappelait avoir beaucoup saigné et à l’époque, en plus de la douleur, cela avait suffi à l’effrayer. Elle avait eu la chance de ne rien se casser, mais il restait sur sa peau la trace indélébile de cette chute, qui marquait aussi — sans doute parce qu’elle n’était encore qu’une enfant — le début de sa peur des hauteurs.

Le second remontait à ses huit ans : une journée en famille au parc d’accrobranche — quelle idée. Elle avait gravi la première échelle du parcours avec réticence, et une fois en haut, impossible même harnachée de s’avancer sur le pont de corde. Elle était paralysée. Fawn l’avait rejointe à ce moment-là. Elle lui avait promis de marcher juste derrière elle sur ce pont, et de la retenir si elle glissait, d’être là si elle avait peur. Elle avait accompagné cette promesse d’un grand sourire enthousiaste… Ses yeux noisette brillaient d’envie de se lancer dans cette nouvelle aventure et surtout, d’y aller en compagnie de sa sœur.

Ayla se souvenait distinctement de la Fawn de ce jour-là, de son pantalon favori truffé de poches à trésors, à ses cheveux courts en bataille, en passant par son t-shirt orné de robots de l’espace. Elle arborait fièrement sur son visage une vilaine marque de griffure — deux jours plus tôt elle s’était interposée entre leur chien et le molosse du voisin qui se battaient.

Ayla avait pris confiance, et elles avaient traversé ce pont, comme tout le reste du parcours, ensemble. A ses yeux Fawn était aussi solide que la Terre elle-même — jusqu’à la veille, dans cette pièce étrangère, où pour la première fois elle avait rendu les armes, s’était montrée vulnérable. A cœur ouvert. C’était incroyablement douloureux, à cause de cette vérité qu’elle avait apprise. Mais c’était aussi incroyablement beau, parce que pour une fois elle avait pu être là pour sa sœur, lui donner enfin quelque chose qui ait vraiment du sens — son pardon. Peut-être même l’aimait-elle encore plus après cet épisode…

Sans s’en rendre compte Ayla s’était mise à pleurer. Elle essuya ses larmes d’un geste vif et inspira profondément. Il était temps de se montrer digne de sa sœur, digne de tous ses sacrifices…

Tremblante, incertaine, Ayla posa un pied sur la première plate-forme. Rien ne se produisit — peut-être était-ce solide, après tout. Elle déglutit avec peine. Son autre pied rejoignit le premier… et enfin elle lâcha le mur.

Le vertige était toujours là ; elle se sentait toujours vaciller, avec cet effrayant sentiment d’être attirée vers le bas, happée par l’invisible, cette sensation que la plate-forme allait soudain devenir trop petite pour elle et qu’elle en tomberait. Mais avec ce premier pas une nouvelle résolution s’était emparée d’elle. C’était à elle désormais de protéger Fawn, à elle désormais d’être forte. Elle regarda droit devant, loin, vers l’horizon où l’attendait Fawn, et inspira de nouveau profondément ; et puis elle se mit à avancer.

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