WWW #30 – Scarf – Text #2

Sépia

Texte original par Ninefifteen

— A… Abigail ? Que… Qu’est-ce que tu fais… ?
— Ce dont on a envie toutes les deux, Mary.
— Tu sais bien qu’on ne peut pas…
— Et alors ?

Abigail se tient face à moi, tout près. Trop près. Ses mains glissent lentement sur ma taille et mes hanches. Elle sourit.

Je sais bien qu’il n’y a personne d’autre ici. Nous sommes au milieu de nulle part, dans l’arrière-cour de la maison de campagne de sa famille. Hazel et Cocoa, ses deux chiens, somnolent paresseusement sous le soleil d’automne. Face à moi, des vignes centenaires s’étendent à perte de vue. Le long de ces terres, des deux côtés, les cimes grêles des plus hauts peupliers que j’aie jamais vus oscillent doucement dans la brise. Leurs dernières feuilles brunes se détachent, tourbillonnent un moment, comme dans une fuite éperdue, mais finalement, délicatement, finissent par retomber au sol.

On n’entend que les pépiements des oiseaux et le murmure du vent ; il n’y a rien d’autre que cet éclatant ciel bleu et le soleil.

— Je sais à quoi tu penses, dit Abigail. Mais crois-moi…

Elle m’observe avec un regard doux. Sa voix s’est réduite à un souffle.

— On ne risque rien ici…

Je la regarde à mon tour, incapable de répondre. Je vis dans un pays en guerre, et l’occupant ennemi, comme cela s’est déjà produit tant de fois par le passé, a une sainte horreur — entre autres — des amours saphiques. Comment pourrais-je me sentir en sécurité ?

Abigail se rapproche, et tout ce que je veux, tout ce dont j’ai besoin, c’est de refermer mes bras autour de son corps et de ne jamais la laisser repartir…

— Tu ne devrais pas t’approcher autant, dis-je sans y croire moi-même.
— Arrête. C’est ça que tu veux. Ce qu’on veut, toutes les deux.
— Ne reste pas avec moi. Tu n’es pas comme moi, tu as une chance de vivre tranquille jusqu’à ce que cette guerre se termine… ne risque pas ta vie juste pour moi.
— On n’a qu’à rester ici. Je suis à peu près sûre que personne ne sait où on est.
— Mais ils me cherchent.
— Je m’en fous.

Elle approche ses lèvres des miennes…

— Ne fais pas ça, dis-je dans un souffle. Ou alors… ou alors…
— Ou alors… quoi ? Je savais que je te plaisais bien avant que tu me le dises. Je sais que ça fait des mois que tu es amoureuse…
— Ah. Je pensais être plus discrète que ça…

Je ne savais pas qu’elle savait depuis si longtemps.
On s’est rencontrées il y a six mois, à une fête d’anniversaire. Je ne me rappelle rien de cette soirée, hormis les moments que j’ai passés avec elle.
J’ai entendu qu’on frappait à la porte. L’ami dont on fêtait l’anniversaire était occupé alors je suis allée ouvrir à sa place. Et je l’ai vue. Elle était tellement jolie, avec sa jupe plissée noire et son chemisier blanc. Ses longs cheveux bruns bouclaient en toute liberté sur ses épaules ; elle avait un regard interrogateur, elle n’était pas sûre d’avoir tapé à la bonne porte. J’ai senti mes joues prendre feu et ma poitrine est soudain devenue trop petite pour mon cœur.
Je l’ai laissée entrer, et à la lumière plus vive de l’appartement j’ai pu remarquer sa peau sans défaut, le rouge de ses lèvres — même pas maquillées — et par-dessus tout, ses yeux…

… Je la regarde droit dans les yeux. Le brun sombre et profond de ses iris me plonge dans un monde de douceur et de beauté, proche de la perfection. Quand je me laisse happer par son regard, je pourrais tout oublier…

— Si on est ensemble, tu seras en danger tout le temps, dis-je sur un ton que j’espère dissuasif.
— Je sais. Je ne suis pas stupide.

C’est certain. Tu es même très loin d’être stupide. C’est la deuxième chose que j’ai comprise à cette soirée. Parce que, il faut l’avouer, nous avons parlé quasiment toute la nuit, ignorant totalement les autres invités, et après cela j’ai su que je t’aimerais toute ma vie.

– Je…

Je ne suis plus sûre de moi. Je perds toute ma résolution — de ne pas la mêler à tout ça, de la protéger. J’abandonne. Elle est si près de moi et j’ai tellement besoin d’elle…

— Je… C’est pas… tu dois te tromper, tu ne peux pas m’aimer, dis-je stupidement.

Je sais mieux que personne que le fait qu’a priori elle préfère les hommes ne rentre pas en ligne de compte quand il s’agit d’aimer quelqu’un ou non.

— Mary, dit-elle fermement avec un geste d’impatience, regarde-moi dans les yeux et dis-moi que tu ne veux pas de moi, que tu ne m’aimes pas. Que tu ne vois pas… les sentiments que j’ai pour toi.

Je m’exécute ; j’ouvre la bouche pour lui dire ce qu’elle veut entendre mais… je n’y arrive pas. J’ai attendu si longtemps qu’elle dise ces mots… je l’ai espéré et j’en ai rêvé des dizaines de fois… et maintenant elle est juste là et ses yeux me disent “Je t’aime”.
Elle sourit, le regard brillant. Elle sait qu’elle a gagné, parce que je suis incapable de parler…

Elle pose ses mains sur mes joues, les caresse. Elle est douce… je ferme les yeux pour me concentrer sur ses mains qui me frôlent. Je sens qu’elle se rapproche. Je peux sentir son souffle, le parfum sur son foulard en soie… Je sais qu’elle a l’impression de trembler de l’intérieur. Nos bouches s’effleurent et se cherchent, lentement… je meurs d’envie de l’embrasser mais je veux la laisser me guider… me découvrir. Enfin ses lèvres viennent vraiment trouver les miennes et aussitôt je fonds pour leur saveur douce-amère. Nous jouons un peu et puis sa langue vient taquiner la mienne…
Je peux sentir ses émotions, son amour, et j’ai juste envie de pleurer. C’est à couper le souffle… Je glisse mes mains sur ses hanches pour pouvoir les presser contre les miennes, et puis je l’enlace de plus en plus fort, comme pour l’empêcher de partir…
Finalement ses lèvres se défont des miennes et elles me manquent aussitôt. J’ouvre les yeux ; elle m’observe avec un beau sourire sincère. Puis elle cale son visage au creux de mon épaule, et j’ai la certitude qu’à cet instant, elle est heureuse.
Elle m’aime… je n’arrive pas à y croire.

Derrière nous, j’entends des battements d’ailes ; je suppose que des dizaines d’oiseaux se sont envolés en même temps. J’aime me dire qu’ils se sont éparpillés en l’air comme un feu d’artifice qui fêterait notre amour. J’entends aussi les chiens qui marchent dans le gravier ; soudain, ils aboient tous les deux.
Abigail s’écarte un peu de mon corps pour pouvoir les regarder derrière moi :

— Hazel ! Cocoa ! Taisez-vous, il n’y a aucune raison de —
— Elles sont dehors ! Dans la cour !

Mon sang se glace. Des voix d’hommes. Comment se fait-il qu’on ne les ait pas entendus ? Abigail me regarde, paniquée ; l’espace d’un instant nous restons immobiles, incapables de penser, incapables de bouger, le cœur et le sang figés…

Un bruit de verre brisé. Les hommes ont forcé la porte-fenêtre qui mène au-dehors ; nous sommes déjà en train de courir vers les peupliers.
Des aboiements. Des cris. Bang. Des cris, des gémissements. Bang.

Je n’ose pas me retourner. Abigail non plus. Elle court toujours mais je suis sûre qu’elle est au bord des larmes.
Les hommes hurlent après nous, nous poursuivent ; les balles fusent et font éclater la terre autour de nous. Nous entrons dans le bosquet de peupliers…
Elle court et, les yeux rivés sur le foulard sépia qui flotte dans son sillage, je la suis le plus vite possible.

2310111743

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