WWW #35 – Slipped – Texte #3

Déjà vu

par Ninefifteen

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été hantée par le même cauchemar. Le genre d’histoire récurrente qui vous colle à la peau comme une créature poisseuse engluée à votre dos, vous accompagnant partout, silencieuse et invisible… et dont personne ne peut soupçonner l’existence.

Créature qui se révèle à la nuit tombée, lorsque, malgré la peur de vous endormir et faire ce cauchemar, vous succombez à l’épuisement.

Le mien se présente sous la forme d’un couloir interminable dans lequel je cours éperdument, fuyant je ne sais qui ou quoi. Parfois ce couloir dispose de portes latérales — mais elles sont toujours verrouillées —, parfois même de fenêtres — rien à en tirer non plus. Je n’ai d’autre choix que d’aller tout droit.

Parfois l’entité qui me poursuit me rattrape — heureusement ou pas, je me réveille avant d’avoir une chance de l’apercevoir.

Parfois aussi, rarement, j’atteins le bout du couloir. Souvent une porte s’y trouve.

Mais elle ne s’ouvre jamais.

Au départ, j’ai essayé de percer le secret de ce cauchemar. Son origine, sa signification. Mais rien dans ma vie présente ou passée ne l’expliquait. Même avec des moyens d’investigation poussés — entre autres l’hypnose, y compris régressive — je n’ai pas pu résoudre ce mystère.

Alors j’ai décidé de tenter une autre approche : prendre le contrôle de cette créature, au lieu de la laisser dominer mon existence.

L’étape la plus difficile a été de prendre conscience, lorsque je rêvais, … que je rêvais. La suite a été beaucoup plus simple ; influer sur les événements s’est avéré aussi aisé que libérateur.

Désormais je ne me laissais que rarement rattraper, et la porte au bout du couloir finissait toujours par s’ouvrir.

Cette nouvelle capacité a eu pour effet immédiat d’améliorer considérablement la qualité de mon sommeil — et donc celle de mes journées. J’ai remarqué aussi — mais cela n’est sans doute qu’une amusante coïncidence — que mes proches me disaient plus souvent avoir rêvé de moi.

Jusqu’à ce soir, cette nuit…

Encore une fois je me retrouve dans ce couloir. Il n’a ni porte latérale, ni fenêtre. Il est large, assez pour qu’un groupe de personnes puisse avancer de front, et plutôt sombre.
Et surtout, je ne cours pas.

Je me tiens là contre un des murs, comme si j’attendais quelqu’un ou quelque chose.
Diantre, serais-je capable de contrôler mes rêves au point de décider consciemment d’y rencontrer l’entité qui m’a poursuivie des années durant ?

Un frisson d’excitation me parcourt. Je vais enfin savoir ! Et en plus… je n’ai pas peur.
Venant de ma droite, encore lointain, j’entends un bruit régulier, rapide. Ce sont des pas. L’entité arrive…

Mais plus le son s’approche, plus il me semble qu’il s’agit de quelque chose, ou quelqu’un d’autre. Ces pas sont trop légers, trop secs pour ressembler à ce que l’entité me faisait ressentir en me poursuivant.

Je décide d’attendre encore, un peu déçue mais encore plus curieuse, et enfin j’aperçois quelqu’un.

C’est une jeune fille auburn, fine et pas très grande, vêtue d’un jean et d’un T-Shirt basiques, et chaussée de Converse blanches. Elle court à perdre haleine, le visage rouge et en sueur, la terreur animant son regard.

Elle passe devant moi sans même me voir.

Je reste bêtement figée, perplexe. Je n’entends ni ne sens l’entité qui la poursuit… comme si elle ne m’était pas “adressée”…

La réalité se fait jour lentement. Ce rêve n’est pas le mien. Comme si je m’étais glissée dans l’esprit de quelqu’un d’autre, celui de cette jeune fille en l’occurrence, et que je n’étais qu’un simple témoin.

Quitte à être là…

Je me mets à courir à mon tour, dans les pas de la jeune fille.

Lorsque je la rejoins, elle a atteint le bout du couloir et s’acharne sur la double-porte vitrée qui s’y trouve.

Elle se retourne à mon approche, et plaque son dos, ses paumes contre la porte, animée du vain espoir de la traverser… elle me fixe avec terreur, trop essoufflée pour parler ou même crier.

Je m’arrête, lève les mains en un geste d’apaisement.

— Hé, ce n’est pas moi qui te poursuis depuis tout ce temps, je dis doucement.

Son regard glisse au-delà de moi, avant de revenir scruter mon visage, avec un peu plus de curiosité cette fois. Je pense qu’elle entend toujours l’entité qui la poursuit, ce qui lui prouve bien que ce ne peut être moi. Elle ne s’attendait sans doute pas à mon apparition — et j’aurais réagi exactement comme elle.

Elle ne peut toujours pas parler, seulement recevoir ce que le cauchemar projette sur son esprit… elle n’a pas encore acquis le contrôle. Elle ne sait peut-être même pas que c’est possible.

Je m’approche délicatement, avec un sourire doux, et pose mes deux mains à plat sur le versant gauche de la porte.

— Tu peux ouvrir cette porte, je déclare.

Elle fronce les sourcils, incrédule. J’insiste :

— Place-toi comme moi.

Elle déglutit bruyamment, jette un œil en direction du couloir — puis semble décider qu’elle n’a rien à perdre. Elle imite ma position sur le pan droit, et m’observe de nouveau.

— Tu n’es pas obligée de vivre ça, je dis. Tu peux contrôler ce qui se passe ici, pour que cette chose ne t’attrape jamais.

Elle secoue la tête frénétiquement, mais je poursuis :

— A trois, on pousse. Tu verras. 1, 2, … 3.

Elle joue le jeu et à 3, nous combinons nos efforts sur la porte.

Elle cède sans grande résistance — ce n’est pas cette porte qui est solide, mais la volonté, la conviction de celle qui la croyait infranchissable…

Au-delà s’étend un espace sans forme ni couleur — mais peut-être que la jeune fille y voit autre chose. Elle me dévisage, bouleversée, les yeux écarquillés.

— Va, je lui dis en tendant la main vers la sortie. Et n’oublie pas. Tu peux ouvrir cette porte. A chaque fois.

Je lis une infinie gratitude dans son regard embué, et elle franchit le seuil.

*

Je me réveille d’humeur particulièrement radieuse. Ce rêve était absolument édifiant, et déroutant. Je me sens emplie d’énergie, d’optimisme… d’étonnement, aussi.

J’y pense encore en prenant mon poste au Starbucks du coin, une heure plus tard. Je sers les clients avec plus d’entrain que d’ordinaire, je suis plus efficace…

Je range la monnaie de mon sixième client dans le tiroir-caisse et relève les yeux pour accueillir le septième…

Son sourire se fige sur la fin de son “Bonjour” et son regard parcourt mon visage, incrédule. C’est une jeune fille auburn, fine et pas très grande, avec des yeux de biche…

— Je— Vous— On—

J’oublie de respirer, et elle balbutie :

— On… s’est déjà vues quelque part, non ?

2007171641
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6 thoughts on “WWW #35 – Slipped – Texte #3

    1. Merci ! C’est une excellente question. Je pencherais pour le rêve en premier…Mais il paraît qu’on ne peut rêver de gens que l’on n’a jamais croisés, que le cerveau ne sait reproduire que des visages qu’il a déjà vus, ne serait-ce qu’une seconde. Alors… mystère…

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