Featured challenge #16 – Alternate realities – Texte #1

Bienvenue à la maison

Par Ninefifteen

Lire la partie précédente

Ayla avançait petit à petit sur le parcours imposé par le Léviathan. Elle avait dû résoudre une épreuve de réflexion, sortir d’un labyrinthe et même se battre contre une bête duveteuse dont elle ignorait le nom. Elle n’avait pas le caractère bagarreur de Fawn, mais elle avait fait une exception — elle s’était arrangée pour assommer la créature et passer aussi vite que possible à la plate-forme suivante.

Le vide la mettait toujours extrêmement mal à l’aise, mais les épreuves, la curiosité et surtout la nécessité absolue de retrouver Fawn l’aidaient à en faire abstraction. Elle suivait le chemin sans se poser trop de questions, espérant à chaque nouvelle étape apercevoir sa sœur. Mais lorsqu’elle se laissa glisser sur la sixième plate-forme en contrebas, un dilemme s’offrit à elle.

Pour la première fois, deux directions étaient accessibles. L’angoisse lui saisit le cœur — comment reconnaître à coup sûr celle qui la mènerait à sa sœur ?

Juste en face d’elle se trouvait une colonne de marbre blanc, qui lui allait jusqu’aux hanches, et où reposait… une paire de lunettes. Elle reconnut celles que portaient les touristes croisés la veille, dans la visite guidée qu’elle avait suivie. Elle se rappela y avoir vu du texte, alors peut-être y aurait-il un indice… et puis c’était de toute manière le seul objet à portée de main, alors elle les saisit et, sans hésiter, les posa sur son nez.

Elle eut juste le temps de voir la plate-forme de gauche disparaître, avant de changer de décor… son cœur rata un battement. Elle se trouvait à présent devant la maison de son enfance, location à laquelle elles avaient dû renoncer à la mort de leurs parents. Elle était aussi belle que dans son souvenir… pas très grande, mais chaleureuse et confortable, exactement ce qui convenait à leur petite famille.

Ayla resta figée un long moment, émerveillée, contemplant ce passé idéal qui lui avait tant manqué… jusqu’à ce que la porte d’entrée s’ouvre.

— Ayla ! Il me semblait bien avoir entendu quelqu’un arriver. Entre, chérie !

Ayla sentit l’émotion l’étreindre toute entière. C’était sa mère qui l’accueillait ainsi, à bras ouverts, un grand sourire aux lèvres, la joie scintillant dans ses yeux noisette. Elle était un peu plus âgée que dans son souvenir — en fait elle avait sans doute l’âge qu’elle aurait dû avoir aux vingt ans d’Ayla.

Celle-ci s’avança lentement, émue aux larmes, le cœur serré. D’abord hésitante elle répondit finalement à l’étreinte que lui offrait sa mère… et tout était comme avant, sa douceur, son parfum, tout cet amour qui l’enveloppait et qu’aucun mot n’aurait pu rendre…

C’était comme si Ayla se trouvait soudain réconciliée avec le monde, à sa juste place. Ce moment devait durer toujours. C’était ainsi que devait être sa vie.

Elle suivit sa mère dans la maison ; dans l’entrée elle salua son père avec la même chaleur, la même joie intense, le même émerveillement…

Ils passèrent au salon et Ayla sut que son bonheur avait atteint son apogée : Fawn était là, s’affairant à installer l’apéritif sur la table basse.

Ils étaient enfin réunis. Tous les quatre. Comme ils auraient dû l’être si la vie n’avait pas tragiquement dévié de sa route. Ils étaient tous ensemble… Ayla, et les trois personnes qu’elle chérissait plus que tout.

Ayla s’approcha de Fawn, souriante, ouvrant ses bras dans l’amorce d’une étreinte ; sa sœur se contenta de deux bises distraites, posant brièvement la main sur son épaule, avant de retourner à ses préparatifs.

Ayla fronça les sourcils. Peut-être que son aînée était préoccupée, ou ne voulait pas interrompre son activité, si futile soit-elle — comme tout le monde, elle pouvait bien, parfois, être légèrement distante, après tout.

La famille se rassembla autour de la table basse, les deux sœurs occupant chacune un fauteuil, le couple parental partageant le canapé en face. Ayla n’eut aucune difficulté à replonger dans l’atmosphère qu’elle avait connue avant que l’ambiance générale ne pâtisse de la rébellion de Fawn — l’humour subtil de son père, auquel Fawn répondait de manière un peu plus brute ; la gentillesse de sa mère, son sourire amusé face à la joute verbale de son mari et de sa fille aînée… son regard désapprobateur quelques minutes plus tard, quand Fawn se servit sans sourciller un deuxième verre de whisky. Ayla trouvait cela incongru — Fawn ne buvait jamais d’alcool fort, même pas pendant ses soirées, tout simplement parce qu’elle n’aimait pas ça.

Ayla oublia ce détail lorsqu’ils passèrent à table — elle retrouvait avec délice la cuisine savoureuse de sa mère, faite des meilleurs aliments assortis avec amour, et elle était bien décidée à se délecter de chaque miette. Depuis des années elle n’avait accès qu’à des mets simplistes, faute de savoir-faire mais avant tout de moyens, et elle était heureuse de retrouver cet aspect trivial mais bien agréable de la vie en famille.

Tout allait bien — ses parents et sa sœur l’entouraient, dans leur cadre familier, profitant d’un bonheur simple…

Une chose clochait cependant, une chose qu’Ayla mit du temps à admettre : Fawn semblait différente. Elle pensa une nouvelle fois qu’elle devait être préoccupée… il fallait qu’elle découvre par quoi.

Avant le dessert Fawn se leva :

— Je vais fumer, dit-elle simplement en se dirigeant vers la terrasse.

Comment ça, fumer ? Fawn ne fumait pas… du moins, plus depuis l’accident. Ayla la suivit — c’était l’occasion ou jamais.

Les deux sœurs restèrent un moment côte à côte, observant le jardin. Du coin de l’œil Ayla voyait son aînée tirer de longues bouffées sur sa cigarette, puis souffler des anneaux de fumée — et la sensation que quelque chose n’allait pas refusait de la quitter.

— Ça va, Fawn ? osa-t-elle.
— Bien sûr, répondit sa sœur en se tournant vers elle, le regard franc. Pourquoi ?
— Tu as l’air… un peu… ailleurs.
— Je suis juste fatiguée. Le boulot…

Fawn reporta son attention sur ses cercles de fumée. Une idée désagréable se frayait un chemin dans l’esprit d’Ayla.

— Le boulot ? insista-t-elle. Tu fais quoi, en ce moment ?
— Enfin, Ayla… je bosse au chantier naval. Ça fait au moins trois ans, ajouta-t-elle sur le ton de l’évidence. Tu es sûre que ça va ? s’enquit-elle après un silence.
— Euh, oui, oui…

Fawn écrasa son mégot, dispersant les cendres sur les dalles immaculées de la terrasse — Ayla songea que leur père deviendrait fou lorsqu’il s’en apercevrait — et alluma une autre cigarette dans la foulée.

Un chantier naval ? Du whisky et du tabac ? Et cette distance entre elles ? Cela ne ressemblait pas à Fawn. Ayla devait en avoir le cœur net. Elle tergiversa un peu, cherchant un moyen infaillible de reconnaître sa sœur, puis déclara doucement :

— En tout cas, je suis vraiment contente qu’on passe un moment en famille… mon lion.
— Ton lion ? s’étonna Fawn. Qu’est-ce que c’est que ce surnom, encore ?

Ayla sentit son cœur s’arrêter. Elle répondit, la mort dans l’âme :

— Eh bien… tu m’appelles… petite souris, depuis qu’on est enfants… et toi, tu es “mon lion”. On s’est toujours appelées comme ça…

Fawn tira la dernière bouffée de sa cigarette, fixant sa cadette d’un air mi-inquiet, mi-amusé. Ayla, le cœur en miettes, ne trouva rien à dire… Fawn écrasa le mégot, pinça doucement la joue de sa sœur et dit :

— Tu planes toujours autant, toi.

Elle se dirigea vers la bâtisse.

— Allez, viens, ajouta-t-elle en s’arrêtant sur le seuil. Maman a fait ton gâteau préféré.

Elle disparut dans la maison et Ayla resta figée sur la terrasse, le souffle court. La vérité s’insinuait lentement en elle, douloureuse, pernicieuse. Cette Fawn-là n’était pas sa sœur. Cette réalité idyllique ne pouvait pas exister.

Elle se rappela progressivement le parcours, les lunettes, la croisée des chemins… et elle comprit. Un des chemins menait à cette réalité, où ses parents étaient toujours là, où elle pouvait encore dire “Maman” et recevoir une réponse, où Fawn s’était construit une vie — où Fawn n’était pas Fawn. L’autre conduisait à sa réalité, à l’absence et au manque, aux difficultés qu’elle connaissait depuis sept ans, à cette brisure irréparable dans son cœur — mais aussi à la vraie Fawn, sa complice et sa confidente, sa protectrice, son modèle. Celle qui avait passé son enfance à l’appeler “petite souris”…

Ayla comprit qu’il lui fallait choisir — et elle eut également l’intuition que choisir la réalité tentatrice qu’on lui montrait, c’était enfermer la vraie Fawn dans ce monde inconnu, sans espoir de retour.

Elle entra dans la maison, dont les contours se faisaient flous. Elle reprenait conscience de la présence des lunettes devant ses yeux, leur léger poids sur l’arrête de son nez… Elle contempla ses parents un dernier instant, gravant dans son âme leur regard, leur sourire, leur présence, et, les sanglots montant dans sa gorge, elle ôta les lunettes.

Face à elle le chemin de droite avait disparu, et ce fut comme si son père et sa mère mouraient une seconde fois… qu’il était injuste de les perdre de nouveau. Et de nouveau pour Fawn… Ayla se sentait ployer sous un chagrin mêlé d’amertume. Elle prit un moment pour se dominer. Elle ne pouvait avoir de pareilles pensées. C’était l’émotion de l’instant qui les avait fait naître, et elles ne reflétaient en rien ce qu’elle ressentait réellement… Elle ne pouvait envisager une seule seconde de vivre sans sa sœur. Elle reporta son attention sur le chemin restant, et enfin, elle distingua une silhouette qui se détachait nettement sur la blancheur ambiante. Elle avait retrouvé Fawn.

La plate-forme suivante était un peu plus haute ; elle s’y hissa tant bien que mal et, le cœur lourd, continua d’avancer.

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