Featured Challenge #5 – Rain – Texte #4

Sous la pluie

par Ninefifteen

Je suis sous la pluie, seule en rase campagne. Mes vêtements me font comme une seconde peau. Il fait nuit. Deux ou trois fois, j’ai entrevu des phares. Ils ne se sont pas arrêtés en passant à ma hauteur. Mais bon, je les comprends — je suis épuisée, d’assez mauvais poil, et il ne me reste pas un seul centimètre carré de sec. Je dois ressembler à une folle et sentir le vieux chien mouillé… Au loin le tonnerre gronde.

Le vent s’est levé et m’asperge de pluie par rafales. Je ne sais pas quelle heure il est, ni combien de kilomètres il me reste à faire. Je sais seulement où je vais et que j’y vais pour une bonne raison.

Quand j’ai évoqué mon dessein, personne ne m’a soutenue. Tous m’ont dit, encore, que j’étais dingue, qu’il devenait urgent de consulter. Ils ne comprennent pas que tu me manques. Qu’au début j’ai tâché de tenir debout sans toi, mais que peu à peu j’ai perdu l’envie de vivre, l’envie de tout. Je n’avais dans la tête que l’idée de te revoir, même si tout m’en empêchait. Tu es bien trop loin de moi pour que je puisse tenir, trop loin et tu ne peux même pas me rejoindre…

Alors c’est à moi de venir de retrouver. J’ai pris la voiture en début d’après-midi. J’étais censée arriver avant dix-sept heures — seulement voilà, la voiture a rendu l’âme à quinze kilomètres du but. Fini, plus rien à en tirer — le moteur fumait.

D’abord j’ai cédé à la rage, tapant sur le capot, trépignant sur le bas-côté, presque à m’arracher les cheveux. Puis j’ai réalisé que j’étais trop loin de tout pour qu’on me dépanne en un temps acceptable alors j’ai décidé de continuer à pieds.

C’est que, je ne peux pas ne pas venir.

C’est notre anniversaire de mariage aujourd’hui.

Et maintenant je suis dehors. J’ai tellement froid sous cette pluie. J’espère seulement que j’arriverai avant minuit. Autrement ce ne sera plus notre anniversaire, cela aura beaucoup moins de charme.

Je marche encore. Je crois que je suis trempée jusqu’au sang. J’ai ôté mes chaussures devenues bonnes à jeter. Le bitume blesse mes pieds fatigués mais cela reste moins désagréable que mes semelles imbibées d’eau. Je paierais pour un peu de chaleur. Mais j’avance quand même. De toute façon je suis en train de traverser un bois, ce n’est pas exactement le meilleur moment pour m’arrêter.

J’ai tellement, tellement hâte de te rejoindre…

Au détour d’un virage j’émerge du bois. A quelque distance se dessinent d’infimes lueurs brouillées par la pluie. Je me mets à courir, de toutes mes forces. L’orage éclate.

Je finis par rejoindre les lueurs. Je longe une clôture barbelée. La longue marche et le sprint final m’ont éreintée, mais te sentir si près me donne un nouveau souffle…

Enfin j’atteins un portail. La cour est vide et calme, éclairée par deux projecteurs. Je n’entends que le fracas de la pluie sur les graviers et le roulement du tonnerre à intervalles réguliers. Je saisis les barreaux du portail à pleines mains. Le métal est glacial.

Je vais l’escalader et te rejoindre…

Je commence à grimper. La pluie qui s’abat sur mon dos me fait presque mal désormais tant mes sensations sont exacerbées par l’émotion de te savoir là. Le métal glisse, par deux fois je manque me rompre le cou. Je me hisse péniblement par-dessus la crête d’acier, déchirant au passage une partie de mon pantalon — et de ma jambe avec.

Je saute dans la cour et atterris en roulé-boulé dans les graviers boueux.

Je vais être belle pour fêter notre mariage ! Je ne dois pas ressembler à grand-chose en ce moment précis. J’imagine ton visage, ta surprise et ton rire, et cela m’emplit de joie, me fait oublier les douleurs et les difficultés.

Je cours tout droit vers un grand bâtiment, sidérée de ne croiser personne.

J’arrive devant une porte vitrée. Je sais que tu es à quelques pas derrière. Je le sens. Je te sens. Je vais te retrouver…

Dans la cour je trouve une grosse pierre. Elle est lourde et si elle ne me glisse pas des mains avant, elle va me servir à fracasser cette porte. Je l’empoigne…

*

A la une des journaux du lendemain, la photo d’une pierre dans les débris d’une vitre, avec pour toute légende : “Disparition d’une urne au crématorium Nicolas Flamel”.

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