WWW#37 – Out of breath – Texte #3

Finnigan Hawkmoth

Il coulait. Il avait beau essayer de remonter vers la surface, lutter de toutes ses forces — rien à faire, il coulait. A pic, comme une pierre, attiré par l’eau elle-même dans ses abysses.

Il se débattit encore plus fort alors qu’il sentait le froid des profondeurs l’envelopper, comme un cocon délétère, puis s’insinuer en lui. Ses muscles se raidissaient, solides comme des blocs de glace, et le peu d’air qui subsistait dans ses poumons se changeait peu à peu en givre…

Il cessa de s’agiter, acceptant la réalité, et leva la tête vers la surface — il en était maintenant si loin que tout, au-dessus de lui, semblait d’un gris profond comme un orage d’été.

Enfin la dernière bouffée d’air lui échappa comme une délivrance.

***

Il se réveilla pourtant, et en fut le premier surpris. Tout cela n’avait donc été qu’un rêve ?

Il était étalé sur le dos, les mains à demi enfouies dans le sol — du sable humide. D’abord il n’osa pas bouger. Il constata qu’il pouvait respirer et que ses poumons ne brûlaient plus. L’air avait cependant une consistance inattendue ; sa respiration lui parut fluide et étrangement “physique”, comme si l’air qu’il inspirait était… liquide…

Il se redressa brusquement, et son corps heurta quelque chose — en douceur, avec constance, quelque chose qui le collait et n’opposait qu’une infime résistance…

Il était sous l’eau.

Il secoua vigoureusement la tête, repoussant encore des masses de fluidité qui revinrent se serrer autour de son crâne.

Lui, Finnigan Hawkmoth, pirate de son état, se trouvait sous l’eau, et respirait.

Soit.

Il se leva avec précautions, repoussa ses cheveux en arrière — puis se rendit compte de l’inutilité, sous l’eau, de ce geste. Il balaya les alentours du regard.

Finnigan s’était vraisemblablement endormi à la lisière d’une forêt… une forêt d’algues, longs filaments visqueux allant du vert sombre au brun, qui ondulaient tels d’indolents serpents de mer.

Dubitatif, il s’en détourna, et repéra à quelque distance de minces lueurs qui vacillaient. Il fit quelques pas timides dans leur direction, éberlué de marcher sous l’eau, puis décida d’accepter la situation et vivre pleinement cette étrange expérience.

Assez vite il retrouva sa prestance de pirate et avança à plus grandes enjambées. Peu à peu des galets se mêlaient au sable, jusqu’à ce qu’ils soient suffisamment nombreux pour former de longues lignes sinueuses, semblables à des routes, qui s’éparpillaient dans toutes les directions.

Il s’arrêta net lorsqu’il atteignit la première lueur, saisi par la stupéfaction. Un poisson difforme se tenait là, pourvu d’une mâchoire disproportionnée à son corps trapu. Il avait de petits yeux blancs, sans doute aveugles ou presque, entre lesquels s’étendait un long filament, courbé et souple comme la branche d’un saule. Au bout de cette branche flottait une poche transparente — de là émanait la lueur diffuse qu’il avait suivie.

Le poisson restait là immobile, une vraie sentinelle à son poste. Il n’eut aucune réaction lorsque Finnigan s’agita devant lui — il était atteint de cécité, mais aurait pourtant dû sentir le courant…

Finnigan, décidément troublé, reporta son attention sur la route. Il constata que d’autres poissons s’alignaient avec le premier, formant une rangée de lampadaires organiques qui s’étendait à perte de vue.

Il inspira un bon coup et se remit à avancer. Il passa devant de petits monticules rocheux dont les anfractuosités étaient occupées, pour la plupart, par d’autres petits poissons ou des crustacés. Puis les monticules se raréfièrent, au profit de structures plus hautes faites de coraux enchevêtrés — ou en tout cas quelque chose qui y ressemblait. Tous étaient “habités” par la même faune éclectique et minuscule qu’auparavant.

Finnigan commençait à s’étonner de ne croiser aucun humain, lorsqu’il atteignit enfin quelque chose de différent. Quelque chose d’immense, sombre, intimidant et surtout, non naturel : l’épave éventrée d’un navire.

Il s’arrêta encore, le souffle coupé par la fascination. Le pirate en lui vénérait déjà cette beauté disparue, et il la contempla un long moment, détaillant chaque centimètre de son ossature rongée par les profondeurs. Puis il s’approcha de l’épave et repoussa un rideau d’algues qui s’épanouissaient devant une ouverture dans la coque.

Il entra, et, le cœur palpitant d’excitation, il commença son exploration.

Et diantre, ce navire avait du appartenir à un roi. Il n’y avait pas d’autre explication. Le sable était jonché de coffres, certains déversant leur convoitable contenu parmi les algues et les débris de bois ; de somptueuses pièces d’argenterie luisaient faiblement dans la pénombre sous-marine — il n’y avait pas de poisson-lanterne à cet endroit de l’épave. Des urnes, des malles débordaient de bijoux et de pièces d’or ; Finnigan se sentit fébrile. Cette épave, c’était le Saint Graal de la piraterie, et lui, Finnigan Hawkmoth, en serait le maître…

Quelque chose détonnait pourtant. Ce navire était au moins centenaire, il en était certain — et pourtant, le trésor qu’il recelait brillait encore… quelqu’un devait continuer d’amonceler ici des trésors bien plus récents, qu’il devait glaner ailleurs… y aurait-il d’autres épaves à proximité ? Il devait les découvrir, trouver ensuite un moyen de remonter à la surface, et…

Un mouvement à sa droite rompit le fil de ses pensées. Un banc de petits poissons, escortés d’un poisson-lanterne, portait une coupe en or, et il les regarda, ébahi, la déposer parmi les joyaux d’un coffre entrebâillé. Ils repartirent sans lui prêter attention.
Estomaqué, les mains tremblantes d’enthousiasme, il continua d’avancer, et entra dans une autre pièce…

— Te voilà enfin, Finnigan Hawkmoth, lança une voix profonde derrière lui.

Le pirate tressaillit. C’était une voix d’homme, un homme d’âge mûr, et après la découverte de tous ces trésors il ne savait plus s’il devait se réjouir ou non de n’être pas seul.

Il se tourna. Au bout de la pièce se dressait un trône encadré de quatre poissons-lanternes, trône où siégeait un homme imposant, musculeux, arborant une longue barbe blanche. Sa main droite retenait nonchalamment un titanesque trident soigneusement aiguisé. Bien sûr Finnigan le reconnut aussitôt, et son sang se figea dans ses veines : c’était Poséidon, le même que celui qu’il avait vu en fresque lors de sa toute récente escale dans les îles grecques.

Adieu richesse et renommée, pensa-t-il. Car que pouvait-il faire face à un dieu ?

Mais avant que Finnigan ait pu songer à rebrousser chemin, le dieu parla de nouveau :

— Tu l’ignores sans doute, mais l’une de mes filles, Rhodé, est mariée au dieu Hélios…

Le pirate n’en croyait pas ses oreilles. Voilà qu’il allait devenir le confident d’un des dieux les plus puissants qui aient jamais existé. Cela le surprenait encore plus que toutes les curiosités dont il avait été témoin depuis son réveil.

— Et il se trouve qu’Hélios… n’arrive pas à se satisfaire de ma fille, ajouta le dieu d’un air courroucé.

Il détourna le regard une seconde, comme s’il revoyait un souvenir, une image marquante, et s’exclama d’une voix bizarrement aiguë :

— C’est pourtant la plus belle nymphe de toutes les îles grecques !

Finnigan recula d’un pas. Il avait l’impression de marcher sur la tête, et envisageait sérieusement de prendre ses jambes à son cou.

— Je suis fatigué de faire confiance à ces dieux, reprit Poséidon, intarissable. Alors j’ai décidé de confier ma fille à un humain. Le premier qui parviendrait jusqu’ici vivant.

Poséidon se leva lourdement, et s’approcha de Finnigan. Celui-ci resta pétrifié par ce qu’il venait de comprendre, et frissonna lorsque le dieu lui confirma sa pensée :

— Et cet humain, c’est toi.

Il se planta devant le pirate, abattit sa main gauche sur son épaule en un geste fraternel — Finnigan s’enfonça d’un bon centimètre dans le sable. Il déglutit bruyamment et ouvrit la bouche pour répondre, mais Poséidon le devança :

— Si tu acceptes, je te laisserai l’île de Rhodes où réside ma fille, et son somptueux palais… avec des trésors plus beaux encore que ceux que tu as vu jusqu’ici.

Au seul mot de “trésor”, le pirate en Finnigan reprit le pas sur l’homme, et, les yeux brillants, le cœur battant, il accepta.

Après tout, s’il pouvait avoir la fille et le trésor, de quoi se plaindrait-il ?

Le dieu partit d’un grand rire et donna une autre tape sur l’épaule de Finnigan — qui s’enfonça un peu plus dans le sable et se mit à s’inquiéter pour ses os.

— Scellons notre accord, déclara le dieu, retrouvant son sérieux.

Il leva la main, paume vers la surface, et lentement, à partir de rien, il fit apparaître une bague.

C’était une chevalière en or, ornée d’un trident. Finnigan n’avait jamais vu un tel bijou de toute sa vie. D’ailleurs il n’était même pas du genre à porter des bijoux. Poséidon la lui tendit, il la passa à son annulaire gauche et…

***

Finnigan Hawkmoth se réveilla en sursaut. Il était étendu sur la plage, trempé jusqu’aux os, et grelottait de froid. Un instant, il pensa avoir été surpris par la marée ; mais en fait, c’était plutôt par une tempête. Le ciel était d’un gris si sombre qu’on y voyait tout juste ; la pluie tombait drue, sans relâche, harcelant sa peau.

Il se leva, songeant à rejoindre son bateau pour s’y abriter, et se souvint de son rêve — sans doute la chose la plus incongrue qu’il ait jamais vue. Et fort heureusement, il ne s’agissait que d’un rêve. Il soupira de soulagement, puis repoussa en arrière les cheveux collés à sa peau, qui le gênaient — et il perçut un contact inhabituel. Intrigué, il regarda sa main.

A son annulaire gauche luisait une chevalière en or, ornée d’un trident.

 

Ninefifteen – 0708171628

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s